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Trackers Ankama

Des Parents pour orphelins

Par Faolin-archer 02 Août 2014 - 22:50:51
Kvetha!
Vous me reconnaissez? Non ? ça ne m'étonne pas.
Enfin ! Quatre ans déjà après ma première fic, je reviens vous faire chier en 19 parties avec mon personnage fétiche smile
J'ai jamais de belle idée pour le titre, alors j'ai pris quelque chose qui colle au texte d'une façon très... vitale et secondaire à la fois.

Chapitre 1

Il faisait si chaud que Fao avait décidé de sortir. De prendre l'air. Le parc n'était pas si loin, mais il rechignait toujours à traverser les quelques encablures qui l'en séparaient. Le soir s'apprêtait à tomber, le soleil déclinait très lentement. Les jours étaient distendus, étirés, reposaient flasques sur l'horloge, jusqu'à cracher leur dernière lueur au plus fort de minuit. Jeana, sa femme, et les enfants ? A la plage peut-être, ou avec des amis. Ou il n'en savait un peu rien. Il se sentait un peu fatigué, faible. A l'ombre, il passait à l'arrière de sa maison pour rallier une petite place, histoire de traverser directement vers le parc sans passer par les grandes rues.

Il dévala les escaliers bordés de lavande qui descendaient rapidement vers les arbres et les vallons de pelouse. Il se demandait s'il pouvait aller à la fontaine, lire un peu et revenir avant le coucher du soleil tout en arrivant avant les autres à la maison. Dans sa poche, le recueil qu'il avait acheté promettait quelques moments de célébrations, de merveilles, de processions d'images.

Les enfants jouaient le long du galbe frais et verdoyant, sous le regard appesanti de la lumière de leurs parents. Au pied d'un arbre, ses jambes se délestèrent de son poids et le livre s'ouvrit sous ses doigts. Il se mit à lire.

Les mystères s'épaississaient devant les jeux d'eau des fontaines, se mouvant dans l'ombre grandissante sous le soleil chatoyant. Il étendit les pieds, lut sans hâte, relevant parfois les yeux quand sont ventre émettait des gargouillements. Devant ses yeux alors, la fontaine se déversait dans le lac, et les enfants s'éclaboussaient.

Il était temps de rentrer. Ses jambes étaient striées de fourmis. Il fit quelques pas mal assurés et boiteux, reprit le chemin, un peu plus ouvert, un peu plus émerveillé. Il s'arrêta au milieu des escaliers, cueillit quelques fleurs, reprit son ascension.

Il traversa la place en totale contemplation, de très loin entendant les rumeurs d'une dispute, parmi les cloches d'un ancien temple disparu.

Il fut brusquement bousculé et sorti de sa torpeur méditative. Il regarda les protagonistes sans comprendre. Une voyageuse - Sacrieur - était malmenée par l'aubergiste, qui semblait ne pas vouloir la laisser entrer. La femme, bousculée par le tenancier avait percuté Fao. Elle se tourna vers lui et le pria de l'excuser, puis elle revint à l'aubergiste à qui elle lança :
"Eh bien soit, je ne dormirai nulle part."

Puis dignement tourna talons et se dirigea vers la rue des Enudis. Fao lança un regard étonné à l'aubergiste satisfait. Celui-ci lissait son habit avec contentement, remit une chaise de sa terrasse en place et rentra dans l'établissement en caressant sa bedaine. Rapidement, Fao se mit en devoir de rattraper la voyageuse qui se voit refuser une place dans une auberge vide. Il lui dit rapidement:

"L'auberge-qui-Roxxe pourra...
- J'y suis persona non grata aussi, le coupa-t-elle, marchant rapidement dans la rue.
- Ah bon ? Et pourquoi ?
- Ça ne vous regarde pas."

Ils débouchèrent rue des Enudis. Elle s'arrêta et le considéra avec un regard désolé :

"Excusez-moi encore de m'être emportée.
- Vous êtes fatiguée. Que dites-vous d'un bon thé ?
- Je crains d'être tout aussi mal reçue dans tout commerce.
- Non, chez moi, j'habite juste ici. Venez."

Elle sembla hésiter, puis finalement sourire dans un remerciement. Fao ouvrit la porte et l'aida à se déchausser et se débarrasser de sa cape de voyage couverte de poussière.

"Vous venez de loin, remarqua-t-il. Le voyage en bateau s'est bien passé?
- Je suis venue en Zaap.
- Ah, vous connaissez déjà cet endroit ?"

Il accrocha la cape de voyage et la pria de se diriger vers le salon. Elle sourit encore et alla s'asseoir sur un canapé. Il revint un peu plus tard, une théière sur un plateau. Il l'invita à prendre des sablés tout en servant son thé.

"Il y a quelques années, répondit-elle avec un peu de retard, je suis venue à Murof. Rien n'a vraiment changé."

Moi, j'ai totalement changé, songea Fao avec un sourire rétrospectif. Mais vous ne le voyez pas.
Elle désigna le fauteuil d'administrateur.

"Vous êtes un vieux chef ?
- Oui. Enfin, vieux... c'est trop dire.
- Vous êtes encore bel homme."

Il hésita à se décider si c'était ironique ou pas, mais le sourire malicieux de la voyageuse lui écarta toute idée de perfidie de sa part. Il détailla ses habits, usés mais de bonne facture, ses bijoux, quelques bracelets de bois, un collier de coquillages qui s'apparentait à un chapelet. Son visage débonnaire était strié de cicatrices, ses manières plutôt raffinées: la manière dont elle portait sa tasse lui rappelait une sorte de bourgeoisie de Bonta d'il y a quelques années. Cheveux rouges mal coiffés tenus à l'arrière de son visage, à la manière des fécattes de Dofus.

"Pourquoi venir une deuxième fois ici ?
- Je suis venue prendre... quelques affaires laissées ici.
- Depuis le temps, elles doivent avoir disparu, j'en ai bien peur.
- Non, je les ai confiées, aucun soucis."

Il plissa les yeux, un peu gêné par sa présence pleine de mystère.

"Que s'est-il passé la dernière fois, pour qu'on ne vous accueille plus ?
- Disons que... j'ai créé un peu de désordre.
- C'était sûrement un malentendu. Je vais parler à...
- Non, non, c'est bon. Je pensais qu'ils m'avaient oubliée."

De plus en plus perdu, Fao reprit du thé. Elle buvait à petites gorgées polies, très concentrée sur la pièce, les fenêtres, le mobilier. Il se racla la gorge:

"D'où venez-vous?
- Une petite cité sur les bords de Bonta, du côté de la prairie de Montay.
- Ah, la noblesse de robe bâtie sur le commerce de la laine à la suite de l'effondrement du Berceau.
- J'ose comprendre que vous ne portez pas beaucoup les Montaysiens ?
- Disons que la noblesse, c'est la noblesse, fit Fao avec, pour la première fois, un ton coupant.
- Figurez-vous que je n'ai aucune prétention en ce domaine. Disons que je ne connais pas tellement mes parents."

La mine affectée, Fao fit un "Ah?" un peu affable, puis

"Mes condoléances.
- Je ne les connais pas au point d'ignorer s'ils sont morts ou vivants, admit-elle.
- C'est la raison de vos voyages?
- Non. Je... je n'ai pas d'endroit où aller.
- Installez-vous à Murof, proposa-t-il. Louez une chambre et achetez votre petite maison, fondez une famille.
- C'est très louable à vous, encore faut-il qu'on m'accepte quelque part."

Elle avait hésité longtemps avant de prononcer ces derniers mots. Il haussa les sourcils, interrogateur. Elle répondit à la question muette par un soupir. Elle regarda le fond de sa tasse, demanda à se faire resservir, reprit un sablé, décroisa les jambes et les inversa avant de les recroiser. Il se replaça, attendit qu'elle parle. Sa langue sembla tourner sept fois dans sa bouche pendant qu'elle regardait sa jambe se balancer. Elle parla.

"Vous savez, d'aucuns disent que les crépuscules font partie des choses les plus mystérieuses et les plus puissantes qui soient.
- Les crépuscules, répéta-t-il pensivement, plus pour lui-même que pour l'autre.
- J'ai rencontré des gens à qui le crépuscule donnait faim, ou rendait fou, continua-t-elle.
- Le crépuscule nous lave de son eau noire et nous éclabousse de sa lumière, rappela Fao. Ils révèlent souvent qui on est réellement.
- Alors, dit-elle après une grande inspiration, alors je suis un monstre."

Interdit, Fao reposa la tasse sur son accoudoir, plongea son regard dans celui, désolé et intimidé, de la sacrieuse. Il remarqua des rides d'appréhension sur son visage. Il semblait alors comprendre que son précédent passage avait été explosif pour les tenanciers, qu'ils voulaient éviter le désastre. Gêné de l'avoir poussé à prononcer la dernière phrase, il se recomposa une face bienveillante et grave, et en portant la tasse à ses lèvres:

"Expliquez-vous.
- Je... je sais pas. Je deviens incontrôlable, je détruis tout sur son passage, il m'arrive parfois de ne reconnaître personne et de devenir... meurtrière.
- Mais... consciemment ?
- Non, bien sûr que non, rassura-t-elle avec un petit sourire. Enfin, dit-elle en perdant son sourire. Pas moi."

Il inclina la tête, sembla ouvrir la bouche, se ravisa. Il se contenta de reprendre une gorgée.

"Je dis "pas moi", répondit-elle à sa nouvelle question muette, car le soir venu, c'est G qui vient.
- Il s'appelle.... G ?
- Elle. Elle s'appelle G. G pour... mettez ce que vous voulez. Ce que je sais, c'est que c'est G. Qu'elle est mauvaise. Ne mettez ni ce qu'elle dit ni ce qu'elle fait à mon crédit."
Elle était presque implorante.
"Je vous en prie : quand elle viendra, je veux être loin de cette ville.
- Il n'en est pas question, il faut vous protéger.
- G a une étonnante capacité de préservation, monsieur.
- C'est pour cela que vous voyagez tout le temps ?
- Avec un peu de chance, peu de monde se rappelle de mon passage dans leur ville. Alors je repasse, détruis ou tue une seconde fois, et puis je m'enfuis au matin, honteuse."

Fao soupira.

"Est-ce que vous êtes un Vampyre?
- Oh, non, je ne sais même pas ce que je suis.
- Depuis quand avez-vous ces crises?
- Oh, tous les soirs depuis... que je m'en rappelle. Petite encore, j'étais contrôlée, on disait que je faisais des mauvais cauchemars. On m'a vite placée dans une "famille" d'accueil - je ne connais pas mes vrais parents. Un gros homme violent et bourru ne cessait de me répéter que mes parents me trouvaient méchante et m'avaient abandonnée. Mais, à l'adolescence, il m'a définitivement jetée et j'ai dû commencer ma route, errant toute seule, sans famille ni attache.
- Ces crises ne se sont arrêtées sous aucun moment?, s'étonna-t-il.
- Non, répondit-elle immédiatement."

Il sut qu'elle mentait. Elle reprit nerveusement du thé et n'arriva pas à soutenir son regard inquisiteur pendant qu'il resservait sa troisième tasse.
 
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Réactions 14
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Ça faisait longtemps que je ne t'avais pas lu, il faudrait que je passe sur ton topic murofien.

En tout cas, toujours aussi intéressant.

Voyons-voir ce que cette Mademoiselle Jekyl nous réserve.

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Score : 414

Héhé moi je connais la fin :> Hâtes que tu poste le reste !

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Chapitre 2

"Puisqu’on en est aux confidences, dit-elle en reconsidérant. Ça s’est arrêté pendant quelques années.
– C’est très bien. Comment avez-vous fait pour arrêter ?
– Je n’ai décidé de rien. C’est G qui est … partie. Et quand elle est revenue, c’était… à la fois horrible et rassurant. Je pouvais presque ressentir sa rage, le matin venu, au milieu du carnage. C’était d’ailleurs ici-même.
– A Murof ? Je n’ai aucun souvenir d’un quelconque…
– Quand je l’ai sentie venir, j’ai préféré quitter la ville, et décimer la population de mulous de la forêt.
– Vous savez ce qui a fait fuir G, alors?, reprit-il."

Elle déposa sa tasse de thé sur la table, au comble de la nervosité, et soupira.

"J’étais encore un peu jeune dans le vagabondage. Je traversais la forêt de Tonkult. Je me rappelle que j’avais peur des abraknydes, tellement peur que je voulais absolument voyager avec quelqu’un. Je n’avais pas d’armes, j’étais encore faiblarde pour ce genre de monstres. J’ai vu une ombre, une personne étendue sur le chemin, je me suis approchée. Et puis, tout s’est passé très vite, l’instant d’après j’étais détroussée et ligotée. Impuissante. Deux brigands."

Fao baissa les yeux.

"Ils m’ont abandonnée là sur le bord de la route, j’avais froid et j’avais mal, et j’avais peur. C’est le premier soir où j’ai attendu la venue de G. Mais G n’est pas venue, alors je me suis doutée de quelque chose.
– Je suis désolé d’entendre ça, marmonna-t-il.
– Les routes ne sont pas sûres, dit-elle comme pour se consoler, surtout dans une forêt si touffue.
– Et ensuite ?, osa demander Fao.
– Ensuite… Un Eniripsa de passage m’a libérée, habillée (elle montra ses habits), s’est occupé de moi pendant un moment, j’étais dans un sale état. Et c’est lui qui m’a dit que j’étais enceinte."

Il posa lui aussi sa tasse et s’enfonça dans son fauteuil d’admin. Sa voix morne et triste déballait son histoire comme si elle avait toujours préparé son récit. Il lui fit signe de continuer.

"J’ai accouché dans la maison-m^me de cet Eniripsa, mais je ne pouvais pas rester.
– Pourquoi pas ?
– C’est une autre histoire, dit-elle sèchement."

Il fit un signe d’excuse et la pria de reprendre.

"J’ai fui avec mon enfant, et tout ce temps, G n’est pas venue. Je me suis occupée de lui sur la route, je l’ai défendu et je l’ai nourri. Sacrieur sait que les écueils furent nombreux, et j’ai beaucoup souffert pour l’épargner du mal.
– Qu’est-il arrivé à l’enfant?, demanda Fao qui appréhendait la réponse.
– Il commençait à parler, beaucoup parler. Oh, il parlait, ne cessait de poser des questions, et au fond de moi je savais que ça allait la réveiller, la fâcher. Alors pour le préserver, je l’ai déposé dans un orphelinat. Et le soir même, G est revenue après des années d’absence. Sa rage était incommensurable, et j’ai fui la ville pour me réfugier dans la forêt.
– Les mulous, conclut-il doucement. L’orphelinat, c’est celui de Murof?"

Elle acquiesça silencieusement. Un long silence s’abattit sur les deux. Dehors, le crépuscule allait s’annoncer. Elle surveillait les fenêtres avec nervosité.

"Qu’allez-vous faire maintenant, avec votre enfant ? Vous ne craignez plus qu’il soit victime de G ?
– Si, mais… quelque chose me dit que mon enfant n’est pas en sécurité sans moi.
– Je ne comprends pas. Pourquoi maintenant ?
– Appelez ça de l’instinct maternel, dit-elle en se levant. Demain matin, je vais chercher mon fils, et nous allons partir. Au revoir.
– Attendez !, s’exclama-t-il en se levant aussi. Je vous invite à passer la nuit.
– Vous ne comprenez pas que je vais probablement détruire tout ce qu’il y a ici, en plus de vous tuer?
– On fera le nécessaire pour vous en empêcher."

Elle hésita, piétinant le sol, indécise, regarda Fao qui attendait la réponse avec calme. Elle lança:
"Je ne veux pas gâcher l’image que vous avez de moi. La plupart des gens qui me fréquentent plus de dix minutes me fuient si rapidement…"

Son ton était encore proche de l’imploration, une longue plainte. Il hésita aussi, pensa à la réaction de Jeana si jamais il décidait d’héberger une personne potentiellement dangereuse.

"Vous sentez quand elle arrive, n’est-ce pas? Vous pouvez attendre que ma femme rentre.
– Vous voulez vraiment risquer?
– J’ai une chambre maléfique pour vous, dit-il avec un petit sourire. Vous pourrez toujours vous entendre, vous et lui."

Il l’emporta dans l’aile maudite habitée par le fantôme de Nirva Naegling. La chambre n’avait pas changé depuis la naissance de Cyanne, à part une imposante couche de poussière qui avait recouvert les meubles d’une neige grise. Fao ouvrit la fenêtre après avoir fait quelques pas. Un grand nuage étouffant s’éleva dans la pièce. Le fantôme se réveilla dans sa toile, étirant ses doigts fantomatiques vers la sacrieuse. Son sourire sépulcral s’étendit, mais il se rétracta immédiatement, comme s’il avait trouvé une sorte de chose ignoble en lisant dans le cœur de la femme. Il se tourna vers Fao:

"C’est ainsi que tu me récompenses après tant d’années?
– Désolé, mon oncle, mais c’est la seule chose disponible. Après ma fille évidemment, siffla l’intéressé. Mais elle, tu l’as déjà prise.
– Tu es rancunier, Fao. Enfin, pour des choses comme ça…
– Bref, madame va passer la nuit, tache de ne pas lui mener la vie dure.
– On va se tenir en respect, décida le Vampyre avec un air de défi."

La sacrieuse n’était pas très rassurée, mais Fao la rasséréna en lui rappelant que S était la cible du monstre. Elle déposa son paquetage et ses armes sur le lit. Ensuite, il prit son bras et l’emmena vers le salon.
La porte s’ouvrit sur Jeana, accompagnée des deux enfants, qui se figea dans le hall en voyant la nouvelle venue pendue au bras de son époux. Elle ordonna aux deux adolescents de monter dans leur chambre le rapidement possible. Ce qu’ils firent.

"Ce que j’aime chez toi, c’est que tu en ramènes toujours de nouvelles, dit-elle froidement en se tournant vers Fao.
– Madame, salua la sacrieuse.
– Cette fois, elles sont polies, remarqua Jeana. Tu choisis de mieux en mieux.
– Jea ! Cette personne est une voyageuse et elle demande l’hospitalité.
– Comme je l’ai dit maintes fois, il y a des gens qui seront très heureux de s’occuper de ça.
– C’est pas si simple, commença Fao.
– Je savais que j’aurais dû partir. Merci pour tout, fit la sacrieuse en amorçant le départ.
– Restez!
– M^me elle, elle veut partir, dis-donc Fao, tu vas un peu trop loin, asséna Jeana toujours aussi acide.
– Ecoutez-moi !, rugit-il."

Les deux femmes s’arrêtèrent. Jeana, les mains sur les hanches, l’air suspicieux. L’autre, les mains tendues, prête à prendre sa cape et partir.
"Tu n’es pas du tout obligée d’accepter, mais je pensais qu’on se devait de faire quelque chose pour elle…"

Il raconta l’histoire émouvante qu’il avait entendue et attendit la réponse de Jeana. Celle-ci regarda la sacrieuse avec un air désolé, compréhensif. Cependant son ton fut ferme:
"Asseyez-vous, dit-elle à la femme. Et toi, dit-elle en se reportant vers Fao."

Elle lui fit signe de se se bouger, l’emmena vers la cuisine, où elle continua l’aparté:

"Tu te rends compte qu’elle risque de tout détruire ici ?
– On l’enferme avec le Vampyre, fermons la porte à clé, barricadons… Elle ne peut pas dormir dehors, elle risque de tuer tous les passants !"

Jeana soupira:

"C’est soit les passants, soit nous !
– C’est sûr pour les passants, mais pas pour nous. Enfin, réfléchis ! Jea, je t’en supplie.
– Fao, Fao…"

Elle se mit à faire les cent pas, tiraillée entre peur et abnégation, et tomba sur les fleurs en vase posés sur la table de la cuisine.
"Ah tiens, de la lavande. Tu savais d’avance que ça allait me calmer, c’est ça?"

Elle prit un brin avec délectation, huma le parfum de la fleur à peine coupée, s’en émerveilla quelques secondes.

"Je les ai cueillies cet après-midi, dit-il, en allant au parc. Tu aimes?
– Oui."

Elle reposa les fleurs dans le vase et les regarda longtemps. Un grand sourire s’étendit soudain sur son visage, comme si elle avait trouvé la solution, elle reporta son regard sur Fao.

"On l’emprisonne.
– Comment ça ?
– Prison. On l’envoie à Ninar. Cellule. En prison quoi."

Fao la regarda quelques secondes, s’illuminant:
"Je peux t’embrasser?"

Elle cilla pour signifier son accord. Il fondit sur elle pour l’enlacer tendrement. Après l’union il l’emmena dans le salon pour annoncer la nouvelle à la sacrieuse. Celle-ci accepta le compromis après avoir été sûre du ralliement de Ninar. La sacrieuse s’assit sur le canapé, montrant des signes de nervosité.

"Vous sentez qu’elle arrive?, s’inquiéta Fao.
– Non, il me reste une ou deux heures. Le soleil se couche. Je peux tenir jusqu’aux dernières lueurs.
– Au moins, rafraîchissez-vous, proposa Jeana. Donnez-moi vos habits."

Avec gratitude, l’invitée se rendit dans la salle d’eau du bas. Pendant que l’eau coulait sous la douche, quelqu’un frappa durement à la porte. Fao se dirigea naturellement vers la porte, laissant Jeana filer à la buanderie.

Chapitre 3

Sur le perron, deux militaires en costume de l’armée de Sufokia attendaient. Fao fronça les sourcils. Venaient-il pour le rappeler au service? Le plus grand, un osamodas baraqué, prit la parole.

"Monsieur Nawégling?
– Lui-même, grogna Fao."

Suspicieux, le riverain détailla les deux nouveaux venus. Il remarqua qu’ils n’avaient pas d’insigne, le brassard "MP" était sur le mauvais bras… Ils semblaient avoir l’uniforme de Sufokia mais aucun d’entre eux ne semblait avoir remarqué que "Nawégling" était la prononciation brâkmarienne de son nom.

"Police militaire de Sufokia, monsieur. On nous signale que vous accueillez une fugitive chez vous.
– Vous parlez de…?"

Le militaire sortit un dessin représentant la sacrieuse qui prenait sa douche dans sa salle de bain. Fao se tut, éberlué. Satisfait, le faux militaire baissa le dessin, prit un air de connivence bienveillante.

"Répondez seulement par oui ou par non. Est-elle chez vous en ce moment?
– Oui, fit Fao calmement.
– Peut-elle nous entendre maintenant?
– Non, jugea Fao.
– Est-elle dans une pièce close?
– Oui.
– Écoutez, cette personne est dangereuse, nous devons nous en occuper. Pouvez-vous menez à elle?
– Je ne comprends pas ce…
– Faites-nous confiance. Vous nous aidez?
– Oui, oui, bien sûr, entrez, fit Fao, faussement naïf."

Alors qu’ils pénétraient dans le salon, Fao dit, assez fort:

"Elle se trouve dans la chambre au fond à droite. Je vous y emmène?
– Non, attendez-nous là, décida le plus bavard des deux."

De la salle de bain, la fugitive avait visiblement entendu l’échange car le bruit d’eau s’arrêta immédiatement. Jeana débarqua de la buanderie attenante à la cuisine qui donnait sur le hall. Elle avait sûrement tout entendu. Elle se dirigea vers Fao et lui demanda en chuchotant rageusement:

"Tu m’expliques? Mentir à des militaires?
– Jea, c’est des faux. C’est des Brâkmariens, je ne sais pas grand chose, sinon qu’il ne faut pas leur faire confiance."

Les deux militaires avaient surgit dans la chambre hantée, épées tirées. La réception de Nirva fut assez impressionnante qu’ils ressortirent bien vite. Au programme: crépuscule artificiel et bruits de la Shoukroute, éclairs au lointain qui vrillaient l’espace saturé de poussière. Les deux reprirent le chemin du salon.
"De toute évidence, elle a fui précipitamment, dit le grand, essoufflé, en laissant tomber les affaires de la sacrieuse sur le sol."

Ils n’avaient pas pipé mot de leur accueil flamboyant. Le grand tintement d’objets par terre prit quelques secondes à être absorbé totalement par la maison.

"Vous avez une idée de sa prochaine destination?
– Je vois pas, mentit Fao, elle n’avait pas parlé de retourner à l’endroit des mulous ? Jea?
– Je… J’en sais rien, balbutia l’épouse. Un thé, messieurs ?"

Les deux militaires se balbutièrent en excuses pour refuser l’offre de la maîtresse de maison. L’osamodas reprit:

"D’autres renseignements, n’importe quoi qui pouvait être utile ?
– Elle était plutôt nerveuse et regardait toujours la fenêtre. Et puis, je pense qu’elle est venue chercher quelque chose.
– Quelque chose?"

Jeana regardait Fao avec appréhension, se demandant s’il allait arrêter son jeu à temps.

"Quelque chose oublié ou perdu, précisa-t-il.
– Ici-même ?
– Bah je pense. Enfin, dans un sens, elle m’a pas dit où elle l’avait perdu.
– Merci pour tous ces renseignements. La Nation de Sufokia vous est reconnaissante!"

Fao grinça discrètement des dents en entendant la phrase prononcée par des imposteurs et les raccompagna à la sortie. Jeana quant à elle retournait à la buanderie. L’instant d’après, les cheveux trempés, la sacrieuse émergeait de la douche, l’air effaré. Un grand essuie tendu autour de son corps, elle tenta de mettre la tête dehors. Sans la crasse qu’arborent tout le temps les voyageurs, son visage était plus lumineux mais toujours gâté par les cicatrices. Fao tendit un regard suspicieux à l’invitée.

"C’est ça, l’urgence qui vous pousse à prendre votre fils ?
– Croyez-moi, ce n’est pas la vraie milice de Sufokia!
– Oui, je sais, balaya Fao. Ces gens sont tout de même décidés à tuer. Qui est-ce?
– Je ne le sais pas encore, dit-elle en mettant quelques pas dans le hall. Mais ils veulent mon fils.
– Alors il faut le protéger, dit Jeana tout naturellement, en surgissant de la buanderie."

Elle donna des habits de rechange à la femme, qui la remercia chaleureusement. Quelques secondes plus tard, elle était dans le hall, habillée et les cheveux humides, mais souriante. Le soleil était couché depuis longtemps, mais le ciel était encore un peu clair. Le noir total allait bientôt s’abattre – et G avec lui.
"Il faut se rendre à la prison maintenant. On va faire en sorte que Ninar ne dise rien à vos poursuivants au cas où."

Après s’être arrangé avec Ninar, Fao referma la porte de la cellule sur la sacrieuse. Celle-ci resta assise sur une couche, ses habits rayés et son boulet au pied.

"Vous serez libérée demain. Ninar prétendra ne pas vous avoir vu. Quel boulot pour lui faire comprendre que vous êtes victime d’une injustice… Enfin, on trouvera votre fils, et vous vous enfuirez. Je ne peux pas faire plus.
– Vous avez déjà fait tellement, coupa-t-elle, débordant de gratitude.
– Au fait, comment vous vous appelez?"

Elle resta un moment à le regarder, cillant.
"Tara."

Elle mentait. Mais ce n’était pas grave. Fao sourit aussi.

"Passez une bonne nuit, Tara.
– Puissent ces barreaux être les remparts qui protégeront votre ville. Je la sens qui monte… le froid, le noir m’entoure, m’englobe, faites attention, elle arrive."

Paniquée, la sacrieuse regarda autour d’elle, poussant des petits cris. Fao recula d’instinct d’un pas. Il ne vit pas vraiment la transformation. Elle s’était produite au niveau du visage, du regard, du port de tête. Elle s’était brusquement courbée, avait poussé un râle, un rictus qui faisait froid dans le dos. Il entendit des pas dévaler les escaliers. Quatre pieds descendaient les marches en vitesse. Bientôt l’Eliatrope justicière et Jeana arrivaient près de lui. Fao était tétanisé devant la métamorphose totale. Elle virent le spectacle de la bête, éclairée par les chandelles froides et chancelantes, le visage en lame de couteau de Fao à moitié dans l’obscurité, grave et concentré, il semblait être une statue de tombe d’un roi ancien. Il arriva à interpeller:
"G?"

La créature qui avait pris possession de Tara n’avait rien changé à son physique. Ce n’était pas un shushu. Cependant, sa voix était si étrange, si éraillée, qu’il ne pensait pas qu’elle puisse survenir de la gorge délicate de celle qu’il avait rencontrée quelques heures avant.

"M’appellerai-t-on pour un CARNAGE?
– Non. Vous ne ferez rien cette nuit."

Elle bondit et empoigna les barreaux avec force, entraînant un sursaut des trois spectateurs. Les ongles n’avaient pas changé, et pourtant ils semblaient maintenant être des griffes mortelles, des serres ultimes, des engins de mort. En secouant brutalement les barreaux, elle montra les dents en poussant un cri horrible.

"C’est un sacri-garou ?!, s’interloqua Ninar.
– Enfin, voyons, ça n’existe pas, balbutia Jeana comme si elle ne pensait pas un mot de ce qu’elle disait.
– Allons-y, nous l’excitons, décida Fao d’une voix ferme."

Ils exécutèrent la retraite. Dans son esprit, l’image du regard haineux et puissant de l’enfermée tournait et tournait, ressassant des souvenirs.

"Brrr… quelle horreur, fit Ninar. On aurait dit un monstre.
– C’est un monstre, confirma Fao. La nuit seulement.
– Pourtant vous m’aviez dit qu’elle était très polie et mesurée.
– C’est une crème, confirma Jeana. Mais rien qu’en journée.
– Ninar, tu ne l’as pas vue, c’est d’accord?, récapitula-t-il.
– Mais… enf… Oh, oui, d’accord. Mais je ne devrais pas la laisser partir. Question de principe. Protéger les populations extérieures.
– Les populations extérieures ont leur chef aussi, claqua Fao. Et puis, tu ne réponds pas de tout.
– C’est une injustice d’avoir pu aider la prochaine victime de ce monstre et ne pas l’avoir fait !
– De toute façon, elle est talonnée de près par ces faux militaires. Ils la surveillent très bien. Ils la pousseront hors des villes, et elle se sait traquée.
– J’ai l’impression de couvrir un meurtre, dit Ninar écœurée."

Ils arrivaient à l’entrée de la prison. Le bâtiment était composé d’un bureau et d’une salle d’armes, alors que toutes les cellules étaient sous-terre – selon toutes les directives Sufokiennes en matière de prisons, d’ailleurs. Ninar poursuivit le débat dans le bureau. Après s’être assis, Fao et Jeana essayaient de convaincre l’admin:

"Je sais que c’est une lourde décision, mais cet enfant est en danger ! C’est innocent un enfant !
– Est-il un monstre aussi?, réalisa soudainement la jeune chef.
– Probablement pas, puisque je n’ai pas souvenir de meurtres sanguinolents dans les dortoirs au premier étage de mon bureau, ironisa Jeana.
– Peut-être que ça s’active à l’adolescence, proposa Ninar.
– Je ne sais pas, ça m’étonnerait, au vu de ce qu’elle m’a dit, songea Fao.
– C’était tellement horrible, rappela Jeana, je me demande si on n’a pas eu tort de la livrer.
– Pas du tout, rétorqua Fao. J’ai plus confiance en un monstre qui joue franc jeu qu’en un chasseur qui se fait passer pour la milice. Et n’oublie pas l’enfant.
– Ninar."

La chef les regarda longuement l’un puis l’autre, et réfléchit en regardant ses doigts faire des arabesques dans le ciel. Après un moment de réflexion, elle lança:
"Vous vous occuperez d’elle tant qu’elle est à Murof. Je m’en lave les mains pour le reste du monde. Je n’ai pas envie d’une deuxième Smoothie dans Murof."

Le sang de Fao ne fit qu’un tour:

"Smoothie ?, s’insurgea-t-il.
– Fao, dit Ninar d’un ton grave. Une sacrieuse. Des meurtres à la tombée de la nuit. Et tout ça dans une ambiance de psychopathe schizophrène, ça ne te rappelle pas Smoo?
– Smoothie est motivée par des convictions qui sont certes bien à elle mais défendables… et puis elle sait parfaitement ce qu’elle fait, elle se contrôle ! Il n’y a jamais eu de meurtre à Murof !
– Tu sais très bien ce que Murof pense de Smoo, et puis elle nous le rend bien aussi, fit froidement Jeana.
– Il n’y a aucun lien entre Smoo et cette… chose ! Je ne veux pas en entendre parler plus que ça.
– Merci Ninar, dit Jeana en se levant de sa chaise."

Fao se leva aussi, le cœur encore battant, reconnaissant à son épouse d’avoir coupé court à la conversation. Il lui prit le bras et ils rentrèrent chez eux, seulement éclairés par la lumière crue des feux de l’amour que Jeana allait éteindre espièglement en courant à petite foulées, papillonnant entre les lanternes et Fao.
 
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La suite, la suite héhé ! :3c

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Chapitre 4

Le lendemain, à la prison, Fao était accompagné par Jeana qui traînait, dans un grand sac, les affaires de Tara. Dedans habits propres, affaires et armes s’entassaient dans un bruyant bazar. Ils arrivèrent auprès du Ruetarédom en faction, qui n’était autre que Shola, la tête vaporeuse et dodelinant. Quand ils entrèrent, elle laissa bruyamment tomber sa bouteille de vodka, qui ne cassa pas mais provoqua un bruit de verre qui se répercuta sur toute la salle, sans que cela puisse la réveiller. Ils avancèrent doucement, tentant de ne pas sortir la garde de son sommeil.

Une fois arrivés aux geôles, ils atteignirent vite la cellule où avait été mise Tara. A leur grand soulagement, elle y était encore, dormant. Fao s’apprêta à la réveiller, mais Jeana l’arrêta:

"Et si G était encore là? Et si elle venait de s’endormir, elle serait fatiguée…
– Elle a dit le matin. C’est le matin. Donne-moi la clé."

Elle lui tendit le porte-clé emprunté en haut et il se mit en devoir d’ouvrir la cellule. Les barreaux coulissèrent dans un bruit de ferraille. Il se dirigea vers Tara et s’agenouilla devant elle. En l’appelant doucement, il arriva à la réveiller.

"Vous êtes indemne, dit-il. Ça s’est… bien passé?
– Oh, j’ai l’impression d’avoir trop bu…
– Vous n’êtes pas la seule, rassura Jeana qui entrait dans la cellule, rassurée. Tenez, vos habits.
– Pas de problème avec mes poursuivants?, s’enquit la sacrieuse.
– Aucun. Ils doivent vous chercher dans la forêt, dit Fao."

Il resta là, les bras ballants, à attendre. Elles se turent aussi, un ange passa. Il hésita un moment, puis il demanda:

"On fait quoi maintenant?
– Que dirais-tu de laisser madame s’habiller sans être suivie par ton regard scrutatif?, dit Jeana, acide."

Avec un mot d’excuse balbutié, Fao rouge comme une belle pom fit quelques pas en dehors de la cellule, détournant le regard.

"Excusez mon mari, il a pris l’habitude de toutes les voir se rhabiller devant lui.
– J’avais remarqué cette délicieuse aisance, ce sans-gêne, ironisa Tara.
– J’ai entendu, c’est blessant Jea, lança Fao, boudeur.
– Pas autant que pour moi, mon chéri, répondit-elle en mettant sa tête à l’extérieur de la cellule, pour le voir dans le couloir. "

Il bougea les lèvres silencieusement en envoyant un "Je t’aime" outré, elle répondit avec un sourire.
"On peut y aller !, claironna Jeana quand Tara fut prête."

Sa cape mise, on ne remarquait presque pas le visage de la voyageuse. Ils sortirent de la prison et se dirigèrent vers l’orphelinat. Jeana leur demanda d’attendre le temps qu’elle aille chercher l’enfant, et elle demanda:

"Comment s’appelle-t-il ?
– Je ne lui ai pas donné de nom.
– Comment cela?, s’étonna Fao.
– Je savais que ça allait déplaire à G, je l’ai toujours appelé "mon fils".
– Venez avec moi, décida Jeana bon gré mal gré. Si ce n’est pas vous qui le reconnaîtrez, ce sera lui qui le fera."

Pendant que Fao se demandait comment le fait de donner un nom à son fils allait déplaire à son autre personnalité, Tara accompagna Jeana et elles s’engouffrèrent dans l’établissement.
Un instant d’après, les deux filles encadraient l’enfant. Il était plutôt petit, avait dans la douzaine d’années, les cheveux noirs mal coiffés et un air morose. Il jeta un regard étonné à Tara, puis Jeana, qui scrutait depuis sa sortie sa réaction.

"C’est bien…
– Ils se sont reconnus tous les deux, formalisa Jeana lumineuse.
– Eh bien Matta, ta mère ne t’a pas abandonné finalement."

Le jeune garçon éleva un regard effaré à Fao, il ne semblait pas tellement croire à l’histoire. Les deux époux escortèrent la mère et son fils qui se dirigeaient vers le Zaap, conversant silencieusement. Arrivés devant la promesse de voyages et de nouveauté, l’enfant prit les pièces des mains de sa mère, et prononça distinctement:
"Direction Crustorail!"

Jeana se figea, posa la main sur le bras de Fao qui était debout à côté d’elle.
"Cet endroit n’existe pas…"

Et pourtant, le mur bleu liquide s’ouvrit devant eux et le vortex les engloutit.
"Arrêtez!"

Les deux gardes arrivaient, essoufflés. Fao et Jeana firent un pas en arrière pour les laisser passer, mais quand ils arrivèrent, le portail était refermé. L’Osamodas se tourna vers les deux murofiens, menaçants:

"Vous avez aidé une fugitive, en toute connaissance de cause. Nous devrions vous emprisonner, à moins que vous nous disiez quelle direction ils ont prise.
– On va tout vous dire, avoua Fao sous le regard étonné de Jeana.
– La direction.
– Crustorail, dit Fao avec assurance.
– N’existe pas, la vraie direction, tonna l’osamodas. Va chercher le technicien zaap, ordonna-t-il à son binôme.
– Je suis aussi étonnée que vous, assura Jeana."

L’autre, le plus petit des deux, détala, pendant que L’Osamodas se tournait vers les deux époux:

"Avec qui était-elle?
– Son fils.
– Son fils ?! C’est ça qu’elle venait chercher ?
– Vous lui voulez quoi, à cette femme?
– Elle est recherchée pour atteinte à l’ordre public et meurtre. Estimez-vous heureux de ne pas être passé sous le fil de son épée !
– Elle était très gentille, dit Fao, badin.
– Exactement, très courtoise, ajouta Jeana. Pas comme vous, en armes dans mon salon. J’ai failli défaillir en vous voyant!
– Pour la sécurité de la nation, madame!"

Il jouait bien son jeu, pensa Fao. Voyant cet excès de forfanterie bouffante, il eut le désir intense de le faire arrêter et avouer qui il était et ce qu’il voulait. Mais, son collègue arrivait juste avec Marin mal réveillé. Marin et son grand tournevis de maître de Zaap, était en stage. Il regarda tout le monde, salua Fao et Jeana, quand l’Osamodas lui dit:
"Quelle est la dernière destination prise par ce Zaap?"

Marin jeta un œil pas assuré à Fao, qui lui adressa un hochement de tête affirmatif. Le jeune garçon fourragea dans les circuits, accrocha son bouclier et en l’activant, lut le panneau des entrées et sortie:

"Dernière sortie, lut-il, Sufokia. Centre-ville.
– Allons-y, elle ne doit pas être loin, décida l’Osamodas."

Il paya et s’engouffra dans le portail, rapidement suivi par l’autre. Marin eut à peine le temps de réaliser ce qui se passait pour crier à l’adresse du Zaap:

"Attendez ! Ils doivent être loin depuis longtemps: cette sortie date d’hier soir !
– Laisse, Marin, dit Fao badin. Ils sont partis.
– Ils viennent de prendre Crustorail, s’étouffa Jeana."

Après avoir remercié Marin, Fao avec un grand sourire emporta Jeana en lui appliquant sa main dans le dos pour qu’elle aille plus vite. Il murmura:

"Crustorail c’est un code fantôme. Chaque nation a 3 "zones industrielles". Ce qui fait 12 Zaaps, pour autant de signes de l’Almanax. Crustorail signifie Croisée des Âmes, Amakna. Aucune trace, aucune correspondance dans aucun lien. Armée Sufokienne. Et ceci prouve dans la foulée que nos deux barbares ne sont pas de l’armée sufokienne.
– Tu as appris ça à Matta ?, s’offusqua Jeana. Des secrets de Nation ?
– C’est un garçon doué, la calma-t-il. Et ça a bien servi.
– Que vont-ils faire?, demanda-t-elle. Je m’en fais pour le petit, maintenant que je sais qui c’est.
– Ce n’est pas notre ressort, répondit Fao gravement.
– Fao."

Elle s’était arrêtée et mordillait ses cheveux rageusement. Il ne l’avait jamais vue si anxieuse. Il sentait son cœur tambouriné, le pourpre lui monter au visage au point que ses yeux en pleurent.
"Tu t’imagines dire à Kalaen que Matta est parti et qu’il va probablement pas survivre à la nuit?"

Fao ne l’imaginait pas comme ça, mais Jeana lui avait encore ouvert les yeux. Une bouffée de terreur s’empara de lui en même temps que la voix brisée de Jeana disait:

"Et qu’on l’a poussé à mourir?
– Il faut les suivre, décida-t-il fébrilement
– Ah non !"

Il avait haussé la cadence vers chez lui. Elle était toujours plantée là, sans rien savoir faire. Il la sentait perdue, comme si tout fonçait autour d’elle sans aucune attache. Il lui prit le bras, elle fut forcée de quitter sa léthargie et le suivre.

"Fao, on ne peut pas…
– Qui te dit "on" ?
– Qui te dit "je" ?"

Il s’arrêta pour la regarder. Elle avait reprit ses esprits, une nouvelle volonté naissant.

"Regarde-toi. Tu es un sans-classe, tu es faible. Tu as besoin d’être protégé.
– Oh, non…
– Et depuis que ce connard d’Ocelot t’a pris pour des semaines…
– Mais…
– Je viens avec toi, décida-t-elle. Féca décide.
– Qu’est-ce que Féca a voir avec ça?
– Je suis la Féca ici. Pas toi."

Il chercha un moyen de la dissuader, mais elle avait juste raison.

"Et les enfants?
– Ils sont grands, balaya-t-elle.
– Et le piano avec Nana?
– On est mercredi?
– Je pense, oui.
– Je préviendrai Nann."

Elle balayait toutes ses objections avec la volonté de l’accompagner. Il resta indécis un moment, hésitant à embarquer Jeana dans le périple qu’il avait amorcé en invitant Tara la veille. Puis il pensa à Matta, et il pressa le pas. Il fallait le sauver.

Dans la chambre, il prit quelques habits, un sac de voyage, pendant que Jeana préparait les armes et la nourriture. Elle attrapa la trousse de soin et quelques bonbons, il saisit les capes de voyage et l’argent. Ils se retrouvèrent dans le hall, prêts à partir, Jeana écrivait une note destinée aux enfants qui dormaient encore. C’est là que la voix hurla:
"Pas question de vous laisser partir!"

Ils sursautèrent. Kalaen descendit les escaliers en boitant un peu, puis sauta, retrouva l’équilibre avec sa queue et atterrit d’un pas velouté sur le sol. Il avait aussi son nécessaire. Fao et Jeana soupirèrent. Le pire scénario se présentait.

Chapitre 5

"Retourne dormir, Kalaen.
– Je sais ce qui se passe. Matta est parti avec une sacri-garou alors qu’ils sont traqués par des faux miliciens !
– Comment…?
– Furtivité Ecaflip. Je vous ai suivis à la prison, je vous ai entendus parler, j’étais au Zaap, j’ai prévenu Cyanne et je suis rentré pendant que vous vous arrêtiez toutes les trente secondes sur la route.
– Cyanne? Tu as réveillé Cyanne?, s’insurgea Fao.
– Vous allez partir sans moi ?, fit la voix sombre de l’adolescente."

Elle apparut en haut des escaliers, son nécessaire accroché à la ceinture. L’uniforme sombre était tellement serré qu’il épousait toutes les formes de son corps naissant, comme une seconde peau. Fao sentit un peu l’indignation le gagner. La cape enveloppa alors le corps de sa fille et elle redevint une quidam. Ensuite, usant de techniques de combat Sram, elle s’évanouit dans le sol pour réapparaître, comme une source d’eau chaude, noire et visqueuse, au bas des escaliers.

"Ne rêvez pas : vous n’allez pas venir, les doucha Jeana.
– Je sais où vous allez. Croisée des âmes, fanfaronna Kalaen. Vous y allez, on vous suit.
– On n’abandonne pas Matta, menaça Cyanne.
– Surtout pas aux mains d’une sacri-garou, même si elle a l’air adoooorable, singea l’Ecaflip.
– La journée seulement, précisa ironiquement sa grande sœur en levant un doigt."
Fao et Jeana soupirèrent, se regardèrent l’un l’autre, elle laissa échapper:

"Ces enfants vont me rendre folle.
– Papa, tu n’as pas de classe. Maman, tu n’aimes pas combattre. Vos chances sont minimes devant un ennemi inconnu et imprévisible tel que la sacri-garou, et un autre tout aussi inconnu, très probablement supérieur en nombre de la guilde mystère. En fait, j’ai calculé, et je savais pas qu’il existait des nombres aussi bas.
– Tandis que moi, je m’y connais en forces du mal, Kalaen en furtivité.
– Je sais ruser et Cyanne sait se battre.
– Je sais traquer et Kalaen sait tenter.
– Vous savez que vous allez tous les deux rester à la maison?!"

Fao avait mis fin à la complicité de la fratrie avec un regard d’acier.
"Mais maman, j’ai envie que tu rentres…"

Kalaen se dirigea à petites foulées boiteuses vers sa mère et se logea dans ses bras pour un câlin maternel. Elle se mit à caresser son visage:

"Dis-donc, tu as du poil au menton, toi !
– Il a du poil partout, plutôt, grommela Fao."

Kalaen se mit presque à ronronner, sous le regard de son père qui voyait bien la tentative éhontée pour faire fondre la mère. Qui regarda Fao d’un regard qui demandait son avis.

"Si vous y allez tous, je peux rester aussi, dit-il avec un sourire moqueur.
– Ah non, toi tu nous guideras !
– Tu connais les trucs de militaires !
– Si c’est pour me coltiner les deux, je reste aussi, gronda Jeana.
– Quatre, c’est presque trop, dit Fao avec une mine penaude. Jeana, et si tu restais?
– Pour que tu veilles sur les enfants? Il manquerait plus ça !"

Fao se décida alors à l’intégrer. Tous les quatre cérémonieusement fermèrent la porte du domicile et se dirigèrent alors vers le Zaap. Sur le chemin, ils rencontrèrent Nann qui regarda la petite troupe avancer au pas.

"Une excursion incognito, demanda-t-elle, amusée.
– Ah oui, on pourra pas venir en piano aujourd’hui, annonça Cyanne.
– On part à l’aventure, s’exclama Kalaen.
– Attendez alors, je pars aussi !, s’enthousiasma la Crâette.
– Non, le groupe est complet, trancha Fao.
– Un groupe n’est jamais complet. Je vais chercher mon arc. Tu sais, l’arc que tu m’as offert. Le merveilleux arc que je n’ai jamais osé inaugurer faute de trouver l’occasion. J’arrive TOUT DE SUITE."

Après un petit saut, elle s’élança vers la rue du Chaud Pain et partit en courant. Le groupe s’arrêta devant le Zaap.

"On y va?, proposa Fao
– On peut pas partir sans Tante Nana!, s’écria Kalaen.
– C’est Nann, Kalaen, rappela sa mère. Pas Nana.
– Papa l’appelle comme ça!
– Tu n’es pas ton père! Tu l’appelles Nann.
– On peut pas partir quand m^me, s’entêta Kalaen.
– On serait trop nombreux, soupira le père.
– Une occasion pour que je reste?, proposa Jeana."

Interloqué, il se tourna pour voir sa femme se détendre. Il chercha une explication. Elle dit simplement:

"Crâ veillera sur toi. Et puis, elle est pugnace. Elle pourra peut-être plus t’aider que moi.
– Jea, tu n’y penses pas…"

Elle lâcha le sac qui chuta au sol dans un frémissement de tissus, puis sauta dans ses bras. C’est à ce moment que Nana apparut avec son arc. Après l’avoir embrassé, Jeana gratifia ses enfants de derniers conseils:
"Quand vous êtes perdus, retrouvez le Zaap et rentrez immédiatement. Vous aurez toujours de l’argent sur vous, mais pas trop. Veillez un peu sur votre père, raisonnez-le quand il fait n’importe quoi, soyez gentil avec Tante Nann’ et ne leur montez surtout pas à la tête. Ne faites pas les quatre cents coups et suivez…"
Pendant ce temps, Fao regardait Nana se préparer.

"Tu as changé quelque chose… ta coiffure?
– Tu aimes?
– Euh, oui, enfin… ça pète pas le feu, mais c’est agréable."
La Crâette gloussa.
"Tu ne crois pas si bien dire."

Fao resta sur cette phrase mystérieuse quand sa femme se planta devant lui.

"Les recommandations habituelles, Fao. N’attrape pas froid, n’embête pas les jeunes filles (elle glissa un regard à Nana) et surtout, n’oublie pas…
– Je sais."

Débordant d’émotion, la Fécatte le serra une dernière fois avant de se tourner vers la Crâette, l’air entendu.

"Tu sais ce que tu as à faire, dit-elle d’un ton égal.
– Je réalise la confiance que tu me portes, dit Nana d’un ton solennel. Je prendrai soin de ceux que tu aimes.
– N’oublie pas de prendre soin de toi."

Elle la serra également dans ses bras, et assista au départ de la petite troupe. Un attroupement de curieux s’était agrégé avec le temps et célébra leur départ dans l’incompréhension totale. Puis Jeana fit trois pas vers sa rue, sous le regard étourdissant de tout Murof. Elle laissa peut-être échapper une larme et s’arrêta, se ravisa, leva les bras et hurla :
"C’est ma tournée!"

Et tout le monde, sous les ovations, se rua à l’Auberge Qui Roxxe.
Pendant ce temps, l’air de la mer de Murof se changea en l’air de la mer… d’Amakna. La troupe passa le Zaap sans encombre. Nana se tourna vers les autres en demandant:

"Au fait, il s’agit de faire quoi ?
– Pour les autres, je vais me répéter, mais Matta est parti avec une sacri-garou alors qu’ils sont tous les deux traqués par des faux miliciens. Et on doit les retrouver pour… pourquoi au fait?
– Pour sauver Matta, dit Fao. Et trouver un moyen de tirer sa mère de la situation dans laquelle elle se trouve, tirer les choses au clair pour la guilde, et surtout rentrer à la maison.
– On appelle ça La Guilde, vous êtes sûr ? Comme ça, j’ai pas à changer tout le temps."

Fao regarda Cyanne, qui avait déjà le crayon qui grinçait sur un carnet. La jeune fille s’en défendit:

"Carnet de bord. Tu peux écrire si tu es jaloux.
– Ne me dis pas que…
– Baaaah faut bien garder des traces non ?
– Mais pas maintenant ! Le soir venu!
– Comment on va s’en rappeler?"

Fao soupira et lança un regard noir à sa fille, qui rangea docilement l’engin.

"Bon, aucun moyen de savoir où ils peuvent être?
– Par là. Ils sont passés il y a une ou deux heures, indiqua Kalaen."

Il se mit à suivre en reniflant l’espace. Fao demanda ce qu’il pouvait bien faire.

"Matta a marché sur une bouse, sur le chemin, dit Kalaen. Il l’a fait exprès.
– J’étais là, dit Fao, surpris qu’il ne l’ai pas remarqué.
– Moi aussi, lança l’Ecaflip avec une répartie parfaite."

Il se mit à guider le groupe vers les chants grouillant d’épouvantails. Ici, on pouvait distinctement voir, parmi les passages innombrables, les traces des chaussures des deux personnes. Fao suivit son fils qui marchait, quand celui-ci stoppa soudain, et ordonna à tout le monde de se mettre à couvert. Le groupe plongea derrière une maison, et Fao se risqua à jeter un œil vers le village.
Là-bas, les deux miliciens, dont le gros Osamodas, parlaient avec un flaqueux. Celui-ci parlait avec confiance et assurance:

"La Coupée ? Oui, elle est passée par là. Je dirais une à deux heures. Ah oui, en effet, mais petit : pas plus de douze ans. Ah non, pas de Classe, juste enfant. Au revoir mo…"

Une dague fila vers l’animal, qui eu juste le temps de se liquéfier avant que l’arme ne le transperce. Le petit ramassa son arme et l’Osamodas lui ordonna de continuer à marcher dans la direction donnée.
Dès que les membres de la Guilde furent perdus de vue, les quatre murofiens filèrent vers le flaqueux molesté:

"Nous avons vu ce qu’il vous a fait, rassura Cyanne. Rien de cassé?
– Ce serait navrant pour une boule d’eau de se casser jeune fille, plaisanta le flaqueux.
– Nous pouvons savoir ce qu’ils voulaient?
– Des agents de Sufokia. Sufokia nous hait. Oh, oui, ils nous haïssent les Sufokiens…
– Je sais, compatit Fao. Qui poursuivaient-ils?
– La Coupée. Vous connaissez pas la Coupée?
– Non, parlez-moi d’elle.
– Ne restez pas là, venez, venez…"

Chapitre 6

Le flaqueux les amena dans une petite place au cœur du village. La statue de Percimol y siégeait.

"Percimol m’en soit témoin : la Coupée est notre pire ennemie et fut notre plus fervente amie. Elle a vécu parmi nous dans la paix et l’harmonie, avec son bébé, quand d’un coup le couperet est tombé sur elle. Elle s’est mise à voyager, prétextant des gens étranges qui la suivaient. Et puis, elle est passée une dernière fois ici une fois, son enfant n’avait pas six ans, elle est partie et elle a définitivement changé. Oh oui changé, tellement changé qu’on dit qu’elle s’est coupée ! Je vous raconte pas le carnage qu’elle a fait quand elle est revenue ! Elle a tout détruit cette nuit là. Puis, le matin venu, elle est partie. Nous ne nous sommes même pas reconstitués pour la voir partir, nous étions tous des flaques, et deux jours ainsi nous sommes restés, tellement nous avions peur. Car c’était… le mal absolu qui s’était immiscé en elle comme la pluie qui s’infiltre dans la roche mère, et ressort par la source chaude…"

Pendant que le flaqueux radotait, le groupe inspectait les environs. Ils s’étaient enfoncés dans la forêt, et il n’y avait aucune issue. Pourquoi donc Tara et son fils se seraient-ils réfugiés dans une forêt dont le seul lien avec le reste de l’île est le village flaqueux ? Fao pensait à la grande tente qui abritait les jeux, puis le réseau de galeries infesté de bandits, et enfin le bateau. Le bateau ! De quoi fuir dans n’importe quelle direction sans que personne ne sache quoique ce soit ! Un gage de discrétion, de sécurité, à moins d’avoir une confortable avance, ce qu’ils n’avaient pas. Ou du moins, ils croyaient l’avoir. Plus Fao réfléchissait, plus il pensait que les deux fugitifs risquaient leur peau.

Des flaqueux, peureux, s’approchaient doucement de tous côtés. L’un d’eux disait:
"Oh, j’ai cru voir un Ecaflip!"

Avant de détourner le regard, puis revenir sur Kalaen. Cette fois, il hurlait, surexcité:
"Mais oui! Mais oui ! C’est bien un Ecaflip!"

Et toute la population se terrer par tous les pores du sol, liquéfiée. Celui qui leur parlait racontait sans discontinuer:
"Je vais vous emmener au chef de village, il est sage, et il sait des choses. Beaucoup de choses. C’est lui qui m’a dit que Guy’Haume Tail a inventé la pom! Oui oui, c’était pour tester son nouvel arc. Ah, il connaît des choses…"

Et le flaqueux un peu boulot, malhabile, tanguait en se dirigeant vers une grande demeure flaqueux, pendant que tous les autres petites flaques les regardaient passer, avec leur chapeau de paille relevée. Ils pénétrèrent sous le grand toit de paille en courbant la tête, se postèrent devant le gros flaqueux porté par quatre minuscules boules d’eau claire tenant une grande natte finement tressée.

"Ah, tu amènes des voyageurs, remarqua le vieux flaqueux.
– Grand Flaqueux, ils viennent pour la Coupée, dit le subordonné avec déférence.
– Vous voulez entendre l’histoire de la Coupée?, grelotta l’ancien.
– Cela nous plairait d’en savoir plus, confirma Fao.
– Qui êtes vous pour vous intéresser à elle?
– Je suis…"

Fao hésita. Un ami ? Ils venaient plus pour Matta qu’autre chose. Alors quoi ? Un ami de l’enfant ? Il lança:

"Je suis le père de l’enfant qu’elle a pris, mentit-il.
– Le père ?, fit le flaqueux tout en tremblotant, des gerbes d’eau s’échappèrent de lui pour tomber sur la paillasse, puis se reformèrent pour se rattacher à son corps.
– Adoptif, précisa Nann, rétablissant une part de vérité.
– Ah…"

Il sembla réfléchir à la légitimité de leur quête. Fao jeta un regard à Nann, ne sachant si elle devait la remercier ou non. Le flaqueux sembla toucher sa longue barbe d’écume et décida:
"Alors soit, vous êtes liés à l’histoire. Vous avez le droit de savoir."

Avec soulagement, Fao remercia le vieux flaqueux en jetant un regard rassuré à Nann, qui souriait de sa bonne action. Les deux enfants étaient déjà pendus aux lèvres du flaqueux.

"Alors que beaucoup d’entre nous n’étaient que des gouttelettes de rosées sur l’herbe de la plaine, la Coupée, je m’en rappelle très bien, c’était une Ecaflip. Je n’étais moi-m^me qu’une gorgée et je me rappellerais toute ma vie humide de ce soir sanglant. Nous étions encore une fois saccagés par les taures, et nous nous faisons racketter nos poms. Bien évidemment, c’était bien avant le rétablissement de la justice, vous savez, avec l’Eliatrope. Les Eliatropes et la justice, voyez-vous, ça forme un tout indissociable. Je ne sais pas ce qu’il leur est arrivé en haut, dans leur planète, ce qu’on m’a dit c’est qu’ils sont là-bas depuis si longtemps. Enfin, leur histoire de dragons et foutaises, je n’y crois pas. Qui croirait des enfants qui ne retirent pas leur chapeau ? Tout ceci semble être une mauvaise blague portée par de mauvais plaisantins. Enfin, vous voyez tous leurs chapeau ? Maintenant qu’il n’est plus le seul Eliatrope sur notre monde, une vraie fabrique!
– Grand Flaqueux, coupa Fao. La Coupée, rappela-t-il avec déférence.
– Ah oui ! La Coupée ne ressemblait pas à ça, avec tout son sang et tout… C’était un démon. Oh, un démon très puissant. Un shushu ? Non, mais plutôt… un esprit du mal. Tout à fait comme ça. Enfin, elle était brâkmarienne. Qu’elles sont chaudes, les brâkmariennes, vous ne trouvez pas ? Elles me font frémir parfois, elles peuvent vous vaporiser par leur regard de braise.
– Qu’est-ce qui habitait la Coupée, en ce temps-là ? Y a-t-il une Coupée par temps ? Combien y en a-t-il eu ?
– Ah, mon pauvre enfant, je ne vous raconte que ce que j’ai vécu, ce dont je me rappelle. La Coupée en ce temps-là a détruit la race taurine pour un bon moment. Elle le faisait pour Brâkmar. Ah, maintenant, c’est différent, elle le fait pour elle-même. La Coupée s’est oubliée elle-même. C’est triste, tout de même, ne pas savoir ce qu’on est. C’est peut-être la seule chose, mes enfants, à redouter, parmi les monstres et légendes. Une fois…
– Au service de Brâkmar, songea Fao en le coupant une nouvelle fois. Si ce n’était pas un Shushu, qu’est-ce que c’était ?
– Je n’en sais pas plus que vous, mes enfants."

Le vieillard tremblota encore, des gerbes d’écumes se détachèrent de sa barbe et tombèrent sur le sol. Cette fois, les morceaux ne s’accrochèrent pas à son corps. Le jeune flaqueux sursauta et dit:
"Le Grand Flaqueux doit se reposer."

Avant de les pousser vers la sortie.
Une fois dehors, Fao songeur cherchait sans trouver. Il demanda à Cyanne.

"Qu’est-ce qui n’est pas un shushu, et qui est au service de Brâkmar?
– Je… je ne sais pas, dit-elle. Auraient-ils fait une alliance avec un peuple ?
– Qui dure jusque maintenant ? Non, ou bien ils sont très bornés, rejeta Fao. Avec… je ne sais pas ce qui peut être aussi constant pour posséder depuis si longtemps les gens, l’un après l’autre, et sans être au contact de Brâkmar.
– Pourquoi "oublier"? C’est si étrange, marmonna Nann.
– Nous allons traverser dans la forêt, décida Fao. Nous y passeront la nuit si nous ne partons pas tout de suite."

Il voulait arriver au port avant la tombée de la nuit – une G tout près de Matta sur un bateau isolé pouvait résulter du chavirement du bateau de la noyade de tous ses occupants s’ils ne sont pas déjà écorchés vifs.

Les passages étaient dangereux et les monstres tout autant. Craqueboules et craqueleurs traînaient leur cailloux sur les routes de la forêt en cherchant qui broyer de leurs bras puissants. L’endroit était infesté de brigands qui prenaient racine sous les arbres, dans le labyrinthe de mines abandonnées. Kalaen n’arrêtait pas de perdre la trace des deux fugitifs et leurs poursuivants, sans cesse harcelé par les mosquitos gros comme un poing qui pullulaient dans les jungles. Nana bandait à moitié son arc, sur ses gardes, et Cyanne apparaissait et disparaissait, dans sa cape de voyage, comme si de rien n’était, dans tes trous de mélasse noire.

La journée avançait et il n’y avait aucun moyen de savoir où étaient les autres. Épuisée, Cyanne boudait activement et Nana se mettait à chercher un animal à chasser, tandis que Kalaen se perdait plus qu’il ne se retrouvait. Fao décida de s’arrêter pour manger. Nana décocha une flèche qui se planta dans un arbre, une deuxième dans un sanglier énorme. La bête, blessée et furieuse, chargea la jeune Crâette qui se perdit pas sans froid et décocha une volée qui abattit le monstre en charge. La masse en déplacement roula sur le sol, fit quelques embardées, s’envola d’un mètre et atterrit mollement tout près du groupe.

Le ruisseau chantait et le feu craquait, c’était un joyeux festin qu’ils s’étaient offert au milieu de la forêt inhospitalière. Fao étudiait leur position et cherchait le plus court chemin vers le port, sans chercher à suivre les autres, tandis que Cyanne inspectait les horizons d’un œil acerbe pour détecter un éventuel visiteur. Finalement, à l’orée du soir, quand le soleil rougeoyait avant de mourir, le groupe éteignit la dernière braise d’une poignée de terre et reprit le chemin.

C’était dangereux de traverser la forêt la nuit, mais en longeant les falaises, Fao pensait qu’ils pourraient se retrouver plus vite qu’en suivant la route et étant à l’écart du chemin, dans une sécurité relative dans la mesure où ils ne pouvaient quand même pas fuir, ayant le précipice d’un côté et l’éventuel danger de l’autre. Ils avançaient vite et sûrement.

Rien ne troublait la vie de la forêt, tout était calme : le grognement rocheux des craqueleurs, les bourdonnements de la vie, les piaillements des oiseaux, les reflux de la mer proche. La nuit tomba. Fao n’attendait qu’un cri, un hurlement, pour comprendre que Tara avait laissé la place à G. Il espérait secrètement que ce serait de la forêt et pas de l’océan que viendrait ce signe.

Chapitre 7

Il se tourna vers les autres et dit:

"Préparez-vous. Deux brâkmariens qui viennent reprendre contrôle de G, qui est justement incontrôlable. Nous nous mettrons entre deux mâchoires immenses qui se referment avec une force légendaire issue du fond des âges.
– C’est beau, balbutia Nana."

Le cri strident perça l’atmosphère. Un bruissement immense secoua les arbres et ses habitants, qui s’envolèrent. La paix était compromise sous l’épais couvert des arbres. C’était proche. Presque rassuré qu’ils soient restés sur terre, Fao s’élança, mais Cyanne le rattrapa:
"Trop dangereux, je vais aller voir furtivement."

Elle écarta les pans de sa cape de voyage, laissant apparaître sa combinaison moulante et sa ceinture bardée d’équipements. Marchant avec légèreté sur le sol, elle tourna la tête pour jeter un dernier sourire au groupe avant de se fondre dans les arbres.

"Dis donc, murmura Nann, elle est plutôt jolie, ta fille.
– Elle tient ça de sa mère, sûrement, grommela Fao.
– Les combinaisons moulantes? M’étonnerait.
– Moi aussi, conclut-il avant de ramasser la cape abandonnée par sa fille."

Ils continuèrent le chemin en direction du bruit, s’enfonçant dans la forêt. Un bruissement s’approchait d’eux de manière inquiétante, Nana banda son arc en direction de la chose qui approchait, prête à décocher. Un petite forme sombre écarta les branches et Matta apparut, dégoulinant de sueur froide. Il avait couru. Nana baissa son arme, et Kalaen s’approcha pour accueillir son ami:

"ça va?
– Oui, ils nous ont rattrapés. J’ai fui, et j’ai croisé Cyanne. Elle m’a dit de venir chez vous.
– Et ta maman ?, demanda Nana.
– Elle s’est transformée comme ça. Elle m’avait prévenu mais… C’était violent, commenta l’enfant.
– Que vont-ils lui faire, s’inquiéta Fao.
– Ma mère m’a dit qu’ils me traquaient moi, et qu’elle n’était qu’une étape pour eux.
– Elle a dit qui ils étaient, insista l’adulte, tenant l’enfant avec une nervosité fébrile.
– Brâkmar, je pense, c’est tout, marmonna-t-il. J’ai peur, finit-il par avouer après un silence."

Il fondit en larmes. Frustré, Fao abandonna l’affaire pour tenter de distinguer Cyanne, savoir si elle allait bien, ce qui lui arrivait. Il avait peur aussi. Et pendant que Nana consolait l’enfant en le serrant contre elle, l’œil, Kalaen lui donnait de l’eau et de la nourriture.

Les cris cessèrent brusquement. Matta poussa un sanglot étouffé, Fao déglutit et Nana ferma les yeux, toujours crispée à l’orphelin. Fao eut un haut-le-cœur en pensant au coup d’épée qui aurait traversé Tara de part en part, il imagina le regard torve et surpris de la sacrieuse qui regarde son meurtrier. Il se dit qu’il était prochain sur la liste.
Mais une lueur violette les surprit tous. Elle venait de la profondeur de la forêt, non loin, une sorte de clairière peut-être. Une silhouette sembla approcher, Nana se releva pour saisir son arc, mais Cyanne apparaissait au milieu d’eux, un havre-sac à la main.

"Qu’est-ce que c’est ça, demanda son père.
– Le havre-sac de nos deux amis. Il est tombé pendant le combat, je l’ai volé, dit-elle fièrement.
– Que s’est-il passé, demanda Nana, qui était retournée sur Matta.
– Pas maintenant, coupa Cyanne, ils cherchent leur sac, ils croient que Matta l’a pris. Allons-nous-en, en vitesse. Ils ne sont pas loin."

En effet, la lueur étrange cessa et des fourragages furieux la remplacèrent. Fao les guida vers la falaise, montra une petite échelle, tout le monde descendit les quelques niveaux de l’escarpement. Arrivé à chaque palier, Fao fermait la marche et retirait l’échelle pour qu’on ne les suive pas. Arrivés tout en bas, sur les galets de la plage, ils virent enfin les deux Brâkmariens qui se penchaient vers eux, jurant. Un instant plus tard, ils disparaissaient.

"Ils nous ont reconnus, demanda Fao qui était caché sous sa cape de voyage.
– Je ne pense pas, répondit Cyanne, elle aussi enveloppée du tissu.
– Il m’a reconnu moi seulement, indiqua Matta.
– Venez, ils devront prendre les escaliers un peu plus haut, on pourra fuir par les mines."

Fao montra une entrée de grotte, s’y approcha.

"C’est une bonne idée ?, appréhenda Kalaen.
– On peut encore prendre un bateau, soutint Matta.
– Un bateau, acquiesça Cyanne."

Fao hésita une seconde mais accepta. Après tout, leurs poursuivants vont peut-être entrer dans les mines en pensant qu’ils n’oseraient pas prendre le bateau. Il décida de prendre la route du port, qui n’était plus très loin.
Le bateau était amarré, sans garde. Tout le monde s’y engouffra, Fao retira la passerelle, Nana fit détacher les voiles, les enfants utilisèrent les bâtons pour l’éloigner du quai. Le gouvernail se dégagea, le vent se prit dans le tissu tendu et fit gonfler les voiles. Un instant après, ils voguaient sur l’océan.

Cyanne resta plantée sur la poupe, à regarder la terre s’éloigner. Un nuage pourpre s’approchait d’eux. Cyanne l’avait repéré mais n’osait pas trop faire peur aux autres. Depuis qu’ils naviguaient, il s’approchait de plus en plus. Peut-être allait-il les rattraper. Il était haut dans le ciel, et semblait être un nuage normal, bien qu’un peu teinté d’une coloration violette. Cyanne savait parfaitement que c’était la même couleur que ce qu’ils avaient vu dans le bois, à l’endroit où les brâkmariens avaient effectué un rituel qu’elle avait vu, sans le comprendre. Elle se dit qu’elle devrait peut-être en parler à son père, maintenant qu’ils étaient en sécurité. Enfin, presque.
Soudain, elle se tourna et hurla:

"Danger en vue ! Derrière nous !
– Qu’est-ce qu’il y a ?, hurla son père en se précipitant. Un nuage violet ?, dit-il incrédule en regardant le danger pointé par Cyanne.
– Il faut ceinturer Matta, maintenant, dit Cyanne en réalisant soudainement. Ils nous ont piégés.
– Quoi ?"
Cyanne se tourna vers Matta, qui arrivait, et les autres aussi, voir le nuage être à quelques mètres d’eux.
"C’est lui le nouveau "Coupé". Ce nuage, c’est G."

Avant qu’il ne comprenne, Fao vit le nuage pénétrer par la bouche et le nez de l’enfant avec une violence infinie, déchaînant un tourbillon autour, comme un siphon d’une baignoire. Quand tout retourna à la normale, l’enfant avait été transformé, et Cyanne sentit le regard de G la traverser, la dévorer, l’englober. Elle voyait le Mal s’immiscer dans son esprit pour tenter de faire appel à son âme de Brâkmarienne. Il fallait agir vite, et personne ne semblait comprendre ce qui se passait. Cyanne détourna le regard en envoyant une bombe incapacitante, hurlant "Désolée!" pour les autres qui regardaient aussi.

Pendant que tout le monde, désorienté, se tordait de douleur, Cyanne disparut, sa cape tomba à terre vide de son occupante. Elle réapparut derrière Matta, lui faisant coupe-jarret, le faisant tomber, puis enserra des liens autour de lui. L’aliéné se débattit mais elle tint bon, l’attacha à des chaînes. Sans Classe, l’enfant était assez faible pour se faire maîtriser comme ça.

Les autres reprenaient à peine leurs esprits. Nana en premier, bondit en tendant son arc. Kalaen sembla se réveiller en hurlant, et Fao tournait encore, recroquevillé, désorienté. Sans classe non plus, il tenait le choc moins que les autres. Elle vit son père dans un tel état d’indigence, et eut un peu honte d’en être la cause. Elle se précipita pour l’aider à se remettre sur pied, tandis que les autres regardaient Matta, corrompu, se démener.

"Qu’est-ce qui se passe?, marmonna Fao, perdu.
– Je vais vous dire ce que j’ai vu, je crois que j’ai compris, hurla Cyanne.
– Quoi ?, hurla Kalaen."

Il avait été assommé par la bombe et semblait être sourd. Cyanne lui jeta un regard désolé, ça lui passera. Nana regarda l’enfant ligoté, puis ramena son regard sur l’adolescente.
"Il y a eu un rituel. Quand la Coupée a été possédée par G, les brâkmariens l’ont calmée. Elle est devenue très attentive, elle ne bougeait pas."

Intrigué, Fao écoutait le récit de sa fille, pendant que Matta se mettait à hurler à s’en décrocher la voix. Nana lui enfonça un bâillon pour qu’il se taise. Après un silence, Cyanne reprit:

"Ils avaient prononcé un mot très compliqué, Gorgalsator ou quelque chose comme ça. G était sidérée ! Elle a arrêté de se débattre et elle a dit d’une voix très grave, très mesurée "C’est mon nom". Les Brâkmariens ont souri et ils ont dit une sorte de formule qui ressemblait à "Tres filli Hyrkul vocabitur ad majorem Brâkkus gloriam"
– La plus grande gloire de Brâkmar?
– Ad majorem Brâkkus gloriam, répéta Cyanne, certaine.
– Un appel aux trois fils d’Hyrkul?, grommela Fao
– Ce n’est pas tout ! Ils ont rappelé un ancien pacte, et la Coupée les a regardés et elle a dit "C’est vrai." Elle semblait avoir oublié le pacte!
– De toute évidence, c’est un être puissant à la solde du mal, dit Nana en montrant l’enfant qui s’échinait à se libérer.
– Un enfant ne supporterait pas le fardeau d’un tel monstre, dit Fao.
– Tu t’y connais en possession?, répliqua la Crâette.
– Tu t’y connais en quelque chose?, contra Fao, acerbe."

Elle se tut et soupira. Puis tourna les talons et, visiblement maussade, descendit les escaliers qui menait au pont inférieur. Il s’élança pour crier un mot d’excuse, mais elle disparu dans les cabines. Fao revint vers ses enfants et Matta qui était contre le mur, bâillonne et ligoté. Il s’agenouilla devant lui, retira son bâillon. G, à l’intérieur, resta tranquille. Fao dit:
"Vous allez m’expliquer quelque chose. D’accord ?"

Après un rictus dédaigneux, celui-ci se mit à hurler pour qu’on lui remette le bâillon. Il garda un regard de défi envers Fao, qui eut un reniflement de dégoût.

"On peut visiter le havre-sac des Brâkmariens, proposa Cyanne.
– Bonne idée. Kalaen, va te reposer.
– Hein ? Quoi ? Pas du tout! "

L’Ecaflip somnolait, accoudé à la rambarde. Son père lui fit une bise, lui enjoignant de se coucher. Il grommela et suivit l’escalier qu’avait prit Nana pour reprendre le chemin des cabines.

Chapitre 8

Le père et sa fille entrèrent dans le havre sac. Cyanne était toujours en combinaison moulante. Fao, en pantalon de lin droit et chemise uniclasse, soupirait:
"Je trouve que cet accoutrement est trop…
– Papa, à l’école on porte toujours ça en gym.
– Personne n’a d’habit différent?
– Si. Selon nos profs, la gym, ça se fait nu."

Elle sourit et se jeta sur le sol du havre-sac, regarda autour d’elle. Fao atterrit juste après, encore impressionné par les méthodes pédagogiques Brâkmariennes.

"J’aurais dû m’intéresser un peu plus à la manière dont ils font cours, fit-il remarquer.
– Papa, j’ai quinze ans, je ne mange plus de queues de rats trouvées dans mon berceau."

Il aurait voulu rebondir sur les queues mais il trouva ça plutôt déplacé, il porta son attention sur le havre. Plutôt petit, il était composé de trois pièces : une en face de l’entrée et deux en enfilade à droite. Il se dirigea vers la première pièce du havre-sac, qui semblait être un placard. Là-bas, outils, armes, potions dans des présentoirs. Il jeta un coup d’œil sans entrer et se dirigea vers la deuxième pièce, à droite de l’entrée. Il pénétra dans une chambre avec deux lits et une armoire, la dernière pièce était une sorte de prison, protégée par des grillages. Il fit coulisser un grillage.

Il faillit se faire attaquer et se jeta en arrière. Le cœur battant, il fallut attendre que le sang revienne à son cerveau pour réaliser que son attaquant était une petite fille de dix ou douze ans. Portée par la même rage que Matta, elle semblait aussi être possédée. Lourdement attachée, bâillonnée, ils avaient prévu sa métamorphose. Fao regarda sans comprendre, tandis que Cyanne jetait un œil derrière son épaule.

"Ah, ça éclaircit un peu.
– ça éclaircit quoi?, demanda Fao, toujours intrigué par l’enfant sauvage.
– Ce qu’ils ont dit, les deux Brâkmariens. Ils ont dit avoir déjà une partie de ce qu’ils voulaient.
– Tu veux dire que ce qu’ils veulent est en plusieurs partie?
– Je veux voir!"

Cyanne et Fao se retournèrent. Kalaen venait d’arriver, il visitait le havre dans leur dos.
"Plusieurs parties de quoi ?"

Ensuite, il vit le comportement de la fille, qui était sensiblement le même que celui de Matta. Ayant compris, il pouffa:

"On dirait Zobal.
– Quoi ?, sursauta Fao.
– Bah, tu sais, le Cornu Bouffu machin, il a été coupé en neuf, pour atténuer le pouvoir du machin de la divinité, expliqua Kalaen. Je sais, j’ai étudié ça avant de choisir ma classe. Parce que j’ai étudié, moi, ajouta-t-il à l’adresse de Cyanne.
– Je savais déjà depuis longtemps ma classe, se défendit-elle, j’ai pas eu à hésiter!
– Et donc, l’esprit a été coupé en plusieurs pour rendre la possession supportable, interpréta Fao. Mais en combien?
– Bah… Trois, dit Cyanne comme s’il s’agissait d’une évidence. Trois fils d’Hyrkul."

Fao eut comme une révélation. Il regarda éberlué ses enfants, puis l’enfant, et revint sur Cyanne.

"Comment il s’appelait déjà, le Dragon ?
– Je sais plus trop, hésita Cyanne, c’était compliqué, Gralogsar ? Gorlazag ?
– Et l’autre était presque surpris d’entendre son nom, rappela Fao.
– Heu oui, plutôt. Si je m’appelais comme ça, je serais impressionnée qu’on s’en rappelle.
– Je pense plutôt qu’on tient quelque chose de gros, dit Fao sans prendre attention à la remarque de Cyanne. Je pense plutôt que c’est un Dragon Noir."

La fille possédée le regarda un moment, s’arrêtant de bouger, puis se démena de plus belle. Fao sourit:

"C’est une partie du Dragon Noir, Celui-Dont-On-Tait-Le-Nom, qui a trahit les Dieux pour faire un pacte avec Djaul, Prince de la Shukrute et représentant de Rushu sur le Monde des Douze ! Et quel fut le premier guerrier possédé par le Dragon ?
– Hyrkul ?, devina Cyanne. C’est un héros de la Bataille pourpre, rappela-t-elle. Il a mené à la victoire de Brâkmar.
– C’est parfait, ma chérie, sourit Fao, rassuré que sa fille connaissait son cours.
– Heu… à la fin, c’est pas Bonta qui a gagné ?, demanda Kalaen.
– Excellent Kalaen, mais Cyanne n’a pas étudié la défaite de Brâkmar en cours. Superflu probablement."

Kalaen accorda un sourire condescendant à sa sœur, qui lui écrasa le pied. Après les avoir séparés, Fao continua à réfléchir à voix haute.

"Pourtant, après avoir trahit Hyrkul et abandonné son corps, il a pris Katar, puis Goultard.
– Goultard? L’amoureux de Kiri ? Possédé par le Dragon-Rushu ?, s’étonna Kalaen.
– Je savais que Kiri aimait les mauvais garçons, dit Cyanne avec un sourire.
– Pas tout à fait. Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais depuis, Goultard n’est plus possédé par Celui-dont-on-tait-le-nom. Il s’est passé quelque chose qui a fait que le Dragon s’est scindé et a vécu parmi la population.
– Les fils d’Hyrkul, rappela Cyanne.
– A-t-il eut des fils?
– Papa. Je ne suis pas innocente. Un chef de guerre qui envahit des régions, ça a des enfants. Tu me saisis?"

Fao était horrifié de savoir que sa fille sache autant de choses terribles. Kalaen s’interposa:

"Quoi quoi quoi ? Je vois pas.
– Elle veut dire qu’ils font des enfants avec les femmes, dit simplement Fao, en envoyant un regard assassin à Cyanne pour qu’elle ne complète pas l’information.
– Ah, c’est tout. Bah j’avais compris ça, se contenta Kalaen, suffisant."

Le sourire tout brâkmarien de Cyanne refroidit son père, mais il continua:

"Il aurait eu trois fils, qui ont recueilli trois parts du Dragon. Mais ensuite?
– On devrait peut-être mettre Matta dedans, non, en attendant demain?, proposa Kalaen en montrant la cage. Je voudrais dormir.
– Tu as raison, approuva Fao même s’il a été coupé en plein raisonnement. On se réveille tôt demain.
– Où allons-nous?, demanda Cyanne.
– Trouver la troisième partie, grommela Fao."

Ainsi dit, il remonta pour aider ses enfants à descendre le corps débattant du garçon. Les deux possédés se retrouvèrent face à face dans la cage, immobiles et muets. On referma et scella le havre-sac. Puis, Fao le mit à son épaule et envoya ses enfants dans la deuxième cabine. Ensuite, il ouvrit la première cabine et entra.
Nana était couchée sur le flanc, regardait le mur, elle avait entendu Fao entrer. Elle lança:

"Cyanne?
– Non, c’est moi.
– Va-t-en, dit-elle encore boudeuse.
– Je voulais te demander pardon, je me suis un peu emporté…
– Traite-moi de bonne à rien devant tout le monde, ça me fait plaisir au contraire, cracha-t-elle.
– J’ai été réducteur, dit-il en s’approcha du lit. Tu n’es pas bonne à rien. Tu es bonne en…"

Il posa le havre-sac sur le sol, cherchant encore. Elle le devança, déçue:

"Bonne tout court peut-être?
– Non, non, pas sur ce terrain, implora-t-il. Bonne en musique, tiens, nota-t-il rapidement. Et puis, t’intéresses à toute sorte de créations artistiques. Ensuite, tu es très combative, courageuse. Indépendante. Tu es culottée…
– C’est bon, arrête de mentir, tu m’as achetée."

Elle se tourna et lui tendit un sourire. Il s’approcha du lit, elle plaqua un bras sur la place à côté d’elle pour interdire l’accès à la place.

"Mais tu ne dormiras pas avec moi.
– C’est pas du tout pour dormir avec toi, enfin, contesta-t-il. Kalaen crache des boules de poils quand il dort, avoua-t-il comme s’il s’agissait d’un secret."

Elle le jaugea du regard. Il fit un signe d’innocence.
"Je veux bien, souffla-t-elle sur le même ton de confidence, en décalant la couverture pour qu’il se couche. Mais je te préviens, la baffe!, dit-elle en joignant la main ouverte à la parole."

Il acquiesça pour montrer qu’il avait compris. Quand il se fut couché, face au plafond, il y eut un long silence un peu gêné. Elle demanda:

"Dis, tu aimes toujours Jea?
– Bien sûr, dit-il doucement, comme s’il s’agissait d’une évidence. Et toi, tu aimes Robin?"

Il sentit qu’elle rosissait à côté de lui. Elle répondit après un raclement de gorge:

"Tu ne l’aimes pas, toi?
– Non je ne l’aime pas, mais ça n’a rien à voir avec ce que tu penses de lui, dit-il après avoir réfléchi.
– Je sais, dit-elle simplement."

Il y eut un nouveau moment de flottement. Fao dit :

"Je pense que je vais partir, étant donné que je gêne…
– Non, non, pas du tout, l’arrêta-t-elle. C’est juste… je sais pas. C’est bizarre de se retrouver dans le même lit alors qu’on aime chacun d’autres personnes.
– On dort juste."

Il se mit sur le côté, lui tournant le dos. Elle dit un petit "Oui…" un peu malhabile. Il tenta de fermer les yeux et dormir. Après un moment de silence, elle lança.

"J’ai couché avec lui. Tu sais, Robin.
– Ah, dit-il seulement. Je savais pas.
– Ça ne te gêne pas? Enfin, puisque avec toi non, alors que tout le monde a pensé que si, alors j’ai pensé, tu pouvais être jaloux ou frustré ou je sais pas… enfin, pas tellement vu que…
– Nana, l’interrompit-il. Ça va. Dors.
– Oui, c’est tout."

Il referma les yeux, un peu fâché, mais il se calma vite. Il ne pensait pas tellement à ce qui secouait Murof, mais plutôt ce que préparaient les Brâkmariens à rappeler leurs anciens champions, et surtout un Dragon Noir renégat. Il pensa à Tara, très probablement morte, puisque le Dragon – anciennement G, ou encore la deuxième partie de la Coupée – l’avait quittée. Son fils, qui venait de la retrouver, atteint lui aussi. Cette fois, constata-t-il, plus question de rentrer à Murof. Il fallait se débarrasser de ce Dragon au plus vite.

Il la sentit s’accrocher à son dos, puis se coller à lui. Elle se pressa, il sentit son souffle chaud dans sa nuque. Une main passa au-dessus de lui, il la saisit, la posa contre son cœur. La présence de Nana contre lui eut l’effet caressant et soulageant d’un bouillotte sur son existence glacée.

"Je t’aime beaucoup, susurra-t-elle à son oreille.
– Moi aussi mais Nana…, prévint-il encore, un peu exaspéré mais toujours calme.
– Oui, je dors."

Sa respiration ralentit et il la sentit s’apaiser doucement. Si c’était tout ce qu’elle demandait était son affection, elle aurait pu demander tout de suite. Il respira profondément aussi et se mit en devoir de dormir.

Chapitre 9

"Papaaaaa!"

Il fut réveillé par un long appel étranglé et interloqué de sa fille. Il ouvrit les yeux, à peine réveillé, et la vit sur le seuil de la porte, immobile. Elle portait sa combinaison, qui donnait à ses jambes un côté effilé qui donnait l’impression qu’elle marchait sur des épées. Il balbutia quelque chose, et elle :

"On avait dit: pas de bêtises, dit-elle en montrant Nana endormie contre lui.
– J’ai pas fait de bêtises, promit Fao. C’est elle qui veut des câlins chastes la nuit.
– Prends-moi pour une cruche, comme maman."

Cette fois, il se réveilla tout à fait. Il se leva d’un bond, manquant de réveiller la Crâette. l’effrontée le regardait avec un air de défi, où une lueur d’inquiétude avait effectué un passage éclair. Il gronda:

"Ta mère n’est pas une cruche. Qui t’a mis ça dans la tête?
– Debout, dit simplement Cyanne. On doit savoir où aller maintenant."

Il ne bougea pas, toujours fixé sur ce qu’elle avait dit. Elle sut qu’elle avait une bêtise et dit:
"C’est bon, désolée, j’ai dit ça comme ça. Je te crois maintenant."

Il ne décoléra pas et resta à l’assassiner du regard. Elle s’approcha de lui et dit avec un air juvénile et innocent:
"Je t’aime papa, je veux juste que tu aimes maman pour de bon."

Il soupira et regarda ailleurs tandis qu’elle fondait dans ses bras pour l’enlacer fortement. Il murmura:
"Je vous aime aussi, ma chérie."

Elle se détacha de lui et il l’emmena dehors pour ne pas réveiller l’endormie, prenant le havre-sac au passage. Ils retrouvèrent Kalaen sur le pont, qui sautillait d’impatience:

"Alors, alors?
– Alors non, dit Cyanne avec un grand sourire."

Avec un air morose, Kalaen lâcha quelques pièces dans la main de Cyanne, qui lâcha, satisfaite:

"Je te les aurais volées de toute façon.
– Je rêve ou bien vous avez parié sur ma fidélité ?, s’offusqua Fao."

Kalaen se désexcita immédiatement et regarda son père exploser avec un regard coupable.

"Mais ça va bien?! qu’est-ce que votre mère a bien pu mettre comme image de moi maintenant ? Tu as parié que j’allais le faire en plus ?, ajouta-t-il à l’adresse de Kalaen.
– On sait que tu comprenais pas vraiment ce que tu faisais quand t’avais ta classe, alors j’ai tablé que, m^me sans classe, tu pouvais, peut-être…
– Mais, ça n’a rien à voir, s’énerva Fao. Oh et puis non, commencez pas tous les deux! Pas vous deux ! La ville entière vient à peine de me lâcher la grappe avec ça !
– Oui, pardon, pardon.
– Pari annulé, rends-lui son argent, décida sèchement Fao."

Cyanne regarda son père, interloquée:

"Mais papa, j’ai parié que tu serais…
– Oui, non, c’est pas une question: rends-lui son argent.
– Mais j’avais raison… soupira-t-elle"

De mauvaise grâce, elle tendit les pièces à Kalaen, grommelant:

"De toute façon je vais te les voler, pigeon.
– Je te verrai arriver avec tes grosses cuisses, sale dinde!"

Fao soupira. Pour couper court à la discussion, il posa le sac par terre et entreprit d’entrer dans le havre, suivi par ses deux enfants.
Il y avait un bureau dans le havre-sac, jonché de papiers. Il y avait probablement les récents résultats des chasseurs brâkmariens de la Guilde. Fao s’attabla rudement pendant que Kalaen et Cyanne délivraient les enfants. La petite fille était terrorisée, mais Matta semblait tenir le coup. Il se tourna vers les quatre mineurs, se
demandant qu’est-ce qui a bien pu les pousser à tomber dans cette situation.

"Matta, ça va?
– Oui. Et toi, ça va, demanda-t-il à la fillette.
– Comment tu t’appelles, releva Cyanne.
– Oui, ça va. Moi c’est Mona."

Fao détailla le visage juvénile et habituellement souriant. Mona avait les traits fins, des cheveux lisses et blond foncé qui s’arrêtaient aux épaules. Il devinait un parent Eniripsa, par la finesse des inflexions de sa voix, son port de tête.

"Que s’est-il passé?
– Vous voulez dire que c’est la première fois que ça vous arrive, s’étonna Fao.
– Oui, dit-elle simplement.
– Moi aussi c’était la première fois, avoua Matta en prenant la main de Mona."

Elle n’était pas rassurée du tout, la présence de l’autre semblait la consoler.
"Tu as faim ? Soif? Froid?"

Elle acquiesça. Cyanne l’aida à se dégager et l’emmena sur le pont. Fao se remit au travail en fourrageant dans le bureau. Lettres, papiers administratifs, notifications sans importance, preuves d’achat… Il remarqua une feuille sous toutes les autres, jaunie et racornie. C’était probablement la plus vieille, qu’il tira. A sa grande surprise, elle était plus grande que toutes les autres. En fait, elle recouvrait presque tout le bureau. Toutes les affaires dessus glissèrent et retombèrent sur la table pendant qu’il découvrait que cette feuille géante était encore pliée ! Il déplia l’œuvre immense de découvrit un arbre généalogique. Il se rappela la question qu’il avait eut la veille avant de dormir : comment se transmettait l’esprit, le souffle du Dragon ?

Tout en haut, le titre : "Descendance d’Hyrkul" commençait par trois fils. Très vite, l’arbre s’étira en des noms composés horribles, tous aussi fertiles qu’une lande morte. Chacun ici semblait mourir jeune, très jeune. Puis, après un moment, la masse de descendants chuta, il n’y en avait que quelques uns par génération au lieu d’une cinquantaine. L’holocauste continua jusqu’à Wakfu – comment avait-on pu continuer à faire la traçabilité ? – et se stoppa au chaos d’Ogrest. Ici, le monstre avait fait son travail, mais la descendance était assurée. Ensuite, reprenait la course, une sorte de regain, puis un vif retour, de moins en moins de descendants. Chacun semblait vivre très jeune – tellement jeune qu’on dirait qu’il mourrait dès le premier enfant était né. Et ce tant et si bien qu’il lui sembla qu’il se formait une sorte de pointe tellement il n’y avait plus personne de vivant en s’approchant du présent. Et puis, il le vit, ici, Matta. Et, chose étrange, juste à côté, de la m^me mère – forcément Tara sous un autre nom – il y avait Mona. Il s’appuya sur le dossier de la chaise, en soufflant. C’était compréhensible que la mère voulût séparer les jumeaux, mais ça n’avait pas marché. La petite fille semblait être adorable, il comprenait qu’elle veuille la préserver.

Qui d’autre ? Il trouva quelques autres noms d’hôtes potentiels dans une branche annexe. Il se demanda trouver des psychopathes schizophrènes pour en faire un symposium serait la meilleure chose à faire au vu de la sécurité. Il plia l’arbre et se reporta aux autres papiers. Il y avait peut-être des indications sur la Guilde qui semblait élever les descendants d’Hyrkul avec une précision digne du berger. Au service de l’entretien de l’âme du Dragon, prêts à rappeler le monstre pour en armer un guerrier qui dès lors serait légendaire.
Un sous-fifre n’aurait bien évidemment rien d’intéressant ici. Fao rêva un instant à Golt et Nadège, son duo de frère et sœur qui combattent une guilde. C’était comme ça qu’il avait rencontré Jeana, avant de lui faire une cour assidue et burlesque et un mariage improvisé et décapant. Il se demanda ce qu’il pouvait réunir comme information, ce qu’il pouvait imaginer les concernant.

Il reprit l’arbre généalogique. Le coup porté à la famille datait déjà de Dofus, et semblait avoir été le commencement de cette entreprise de taillage, comme un buisson qui devait garder sa forme. On avait déjà, très tôt, décidé de ça. Pourquoi n’a-t-on pas mis le plan en exécution ? Fallait-il attendre le bon moment ? Le Dragon ne voulait pas se reformer à moins d’avoir sous la main un guerrier d’exception? Y avait-il donc maintenant un guerrier d’exception qui traînait dans le monde des Douze? Il se rappelait qu’Hyrkul, qui s’appelait encore Lukryh, était un chasseur et n’avait aucune idée de ce qui lui arriverait. Il se réveillera des années après, après le départ du Dragon, sur un champ de bataille, où il sera abattu par l’Ordre du Cœur Vaillant. Son âme erre peut-être encore dans Brâkmar, sur le site de sa mort.

Peut-être que la réponse se trouvait auprès de Lukryh, songea Fao dans ses pérégrinations mentales. Peut-être qu’il fallait s’intéresser au moyen de se débarrasser du Dragon. Comment sortir un Dragon Noir du joug de Rushu quand il s’y est lui-m^me mis ? Il fallait appeler ses parents Dragons ? Le Dragon Noir, le père, pourra faire quelque chose ? Ou bien Osamodas, après tout ce sont ses animaux de compagnie, les Dragons. Il saisit pensivement un papier, le parcourut sans le lire. C’était une coupure de journal. Il faillit s’étrangler et lut attentivement:

"Pour quand est la deuxième Aurore Pourpre?
Nous savons que la première fois que la bataille sanglante qui opposa les deux cités s’est terminée il y a presque deux âges, et personne ne semble vouloir croire au fait que ça arrive une deuxième fois. Et pourtant, une étude de l’Université de Brâkmar-V-Solar vient de publier une étude intitulée "Les retours du Temps.". Selon les chercheurs Xélor, un bug dans l’organisation de l’Horloge de leur Dieu serait la cause de nos sentiments de déjà-vu dans une moindre mesure, mais aussi le retour complet de plusieurs pans de l’histoire pour les cas les plus graves. Comment savoir alors que nous rejouerons l’Aurore Pourpre? Les textes anciens nous le prouvent: la nuit qui s’est attardée jusque bien après midi est un signe d’un déraillement temporel de grande ampleur. Selon la m^me étude, un deuxième fait corrobore le phénomène: une étoile filante surgie du milieu du ciel aurait été vue cet après-midi-là, signe d’un retour à la normale du temps, après un figement de plusieurs heures! La théorie est une chose, me direz-vous, mais la pratique en est une autre !
Les chercheurs préviennent, ce ne sera pas l’Aurore pourpre telle qu’on l’a connue. Elle sera transposée à notre temps, reconfigurée et presque méconnaissable si on la vivait. Il y aura juste des milliers de morts, des villages en flammes et un guerrier ultime. Qui sera le prochain Hyrkul? Un combattant est bien parti pour l’être. Disciple de Sacrieur, celui-ci est de Sufokia, travaille à Brâkmar et est de renommée internationale ! C’est en effet le nom de Kriss la Krasse qui circule parmi les prétendants. Quel sera son véritable rôle ? Affaire à suivre."

Fao retint son souffle. Il lui semblait déjà avoir entrevu un jour le joueur très connu, un jour qu’il accompagnait Nana à Brâkmar. L’article se finissait là. Fao une fois encore plongé dans ses pensées avait laissé tomber l’article à terre.

Chapitre 10

"Fao.
– Oui, dit-il en se tournant vers Matta.
– Fao, j’ai oublié quelque chose. D’important.
– Quoi donc ?
– Je n’ai pas choisi ma Classe, annonça l’enfant."

Il se tourna surpris vers lui, demandant:

"Et alors ?
– Et alors… j’ai pas tout le temps disponible, marmonna Matta."

Il soupira.

"Et Mona non plus, continua-t-il. Tu sais, elle a le même âge que moi.
– Je sais, dit Fao. Elle est née le m^me jour que toi.
– Quelle coïnciden…"

Il fut coupé par le regard de Fao, puis marmonna, morose:

"Je vais lui dire, pour maman.
– Non ! Ce n’est pas à toi de le faire. Je m’en charge. Cherche juste ta Classe, on va à Astrub pour que vous alliez choisir au Bibliotemple.
– D’accord."

Fao sortit du havre-sac à la suite de Matta, regarda autour de lui. Le soleil était levé et brillait sur les eaux claires. Nana, perchée sur le poste de vigie, regardait les horizons. Kalaen jouait avec la barre et les jumeaux étaient réunis à la table du déjeuner, servis par Cyanne. Quand Fao arriva, celle-ci lui tendit un quignon de pain. Il le saisit et s’assit pour recevoir la rasade de lait au miel du matin. Il regarda les deux enfants se regarder puis se tourner vers lui.

"Matta m’a dit que vous aviez quelque chose à m’annoncer, dit-elle.
– D’abord, dit Fao, parle-moi de ta mère."

Intriguée, l’enfant se mit à raconter:

"Ma maman est morte quand j’étais toute petite. C’est mon père qui est resté à me garder. J’ai grandi dans la maison où je suis née, et je n’ai pas bougé jusqu’à ce que ces barbares me prennent et me ligotent.
– Quand exactement ?
– Il y a quelques jours seulement.
– Et ton père ?
– Il a été épargné, enfin… ils étaient déguisés en l’armée de Sufokia, alors…
– Qu’ont-ils dit?
– Que c’était pour la conscription.
– Les enfoirés!, jura Fao."

Matta et Mona regardèrent l’adulte fustiger les Brâkmariens, puis se concentrer sur Mona:

"Tu ne sais rien ?
– A propos de quoi ?
– Ces hommes, ce qu’ils te voulaient, rien du tout?
– Je sais que ce n’est pas vraiment l’armée de Sufokia, hein…
– Ils ne t’ont rien dit, insista Fao.
– Rien, s’énerva-t-elle."

Il se tut en signe d’apaisement et but une grande gorgée sucrée, tout en réfléchissant.

"Ta mère… n’est pas morte quand tu étais petite. Elle t’a confiée à ton père pour aller régler des choses très importantes. Avec elle, elle a prit Matta, ton frère jumeau. Mais son intention de te laisser hors de ses problèmes n’a pas pu être exaucée, et on t’a kidnappée parce que tu étais sa fille, comme on a voulu prendre Matta parce qu’il était son fils. Comme on a finit par l’avoir, elle.
– Et où est-elle ?
– Hier soir, ta maman a protégé Matta. Elle lui a donné un dernier répit pour qu’il s’échappe et nous rejoigne. Mais elle n’a pas pu nous suivre. Elle est morte hier, dit-il en baissant la voix."

Cyanne posa une main indulgente et bienveillante sur l’épaule de Mona, qui l’attrapa en pleurant. L’instant d’après, elle était collée contre elle, en proie à de violents pleurs. Fao attendit qu’elle se calme pour lui demander:

"Tu as une idée de ta prochaine Classe, Mona ?
– Probablement Eniripsa, dit-elle en sanglotant.
– Matta ?
– Oh. Aussi."

Fao continua à mâcher en les regardant.

"D’expérience, je sais qu’Eniripsa serait la chose la plus facile pour quelqu’un de votre genre. J’ai choisi aussi. Mais je me suis rendu compte que, si mes ancêtres avaient en grande partie choisi Eniripsa, c’était pour s’occuper des autres plus qu’eux-mêmes. Et puis, j’ai pris aussi puisque ça correspondait à mon sang et mon enfance, vous voyez ? Mais, j’ai changé plusieurs fois, même si c’était pas par des moyens légaux, et je n’ai pas pu trouver la paix. Maintenant, je suis sans-classe.
– Tu te serais vu en quoi, toi, maintenant que tu as vécu ? s’intéressa Matta."

Fao le regarda, réfléchit longuement. Il pensait bien évidemment à son éventuelle Xélorisation, aux divinités mécaniques…

"Évidemment, on ne colle jamais à une Classe entièrement, et si on a deux choix équivalents, alors il faut prendre celui qui nous feras le plus apprendre. Maintenant que j’ai vécu dans la sophistication, je voudrais un retour à la terre. J’hésiterais entre Osamodas et Sadida, avec une préférence pour Sadida.
– Papa, Sadida, je ne t’aurais jamais cru !, s’exclama Cyanne en s’assaillent.
– Un Sadida sage, un Sadida sans aucun grain de folie destructrice, c’est si étrange, s’approcha Kalaen.
– C’est plus exotique, avoua Matta. Moi, reprit-il, je voudrais savoir les choses, toutes les choses, qui sont passées et qui seront. Je voudrais construire des choses fabuleuses, comprendre des mécanismes. Je voudrais être Xelor, conclut-il."

Fao sentit une trombe de glace tomber sur lui. A l’intérieur de lui. Il venait de voir en action la Xélorisation qui l’avait lui-même guettée, qu’il avait passée sous silence.
"NOOON!"

Nana arriva en sautant à terre, probablement depuis la moitié du mât, atterrit près de Matta.
"Xelor, tu n’y penses pas, s’écria-t-elle, essoufflée. Enfin, Fao ! Xelor!"

Il savait que Nana était plus ou moins inspirée par la Déesse Crâ. Probablement Matta aussi était-il un de ces innombrables champs de bataille aussi anciennes qu’Eliatrope et les Mécasmes. Il sentit le regard de Matta, encore innocent, se tourner vers lui demandant conseil. Fao hésita entre donner le fond de sa penser, et de ce fait avouer son inclination pour Xelor en se contredisant, ou bien continuer à mentir en l’emmenant au plus près du trio qui l’avait mené, qui l’avait bercé.

"C’est plutôt dangereux, Xelor. Ils sont imbus, ils sont de puissants maîtres mais trop instables. Je pense que c’est dangereux pour toi. As-tu un deuxième choix?
– Enutrof donne-t-il la sagesse, Fao?"

Il leva les yeux vers Nana, qui acquiesça, sans trop d’avis. Il reporta son regard sur l’enfant:

"Il donne l’envie de poursuivre le trésor, quel qu’il soit. Il suffit de bien le définir, et d’user de tous les moyens pour le trouver. Alors, c’est dur parfois de choisir la sagesse comme trésor quand on a tant d’autres choses qui paraissent tellement plus précieuses. Vas-tu prendre le risque de te laisser corrompre?"

De toute façon, il se fera corrompre, d’une façon ou d’une autre. Fao, s’il avait pris Enutrof pour les mêmes raisons, aurait empiré sa condition de Don Juan jusqu’à étrangler Jeana si elle l’empêchait trouver le fumet ultime, la conquête fabuleuse – un Dofus à cornes en vérité. Ç’aurait été la pire erreur de sa vie.
"Je vais réfléchir, dit Matta."

Fao sourit à Matta et se tourna vers Mona. Celle-ci s’attendait à l’interrogatoire, anticipa.

"Je suis certaine de prendre Eniripsa. je suis certaine de l’aide que je pourrai apporter. Qu’on ne s’occupe pas de moi. Je m’occupe des autres.
– C’est un bon choix, s’il est motivé, jugea Fao.
– Bien, on n’est pas suivis, annonça Nana, mais ils peuvent peut-être nous observer par divers moyens. Nous ne savons pas qui peut bien travailler pour eux.
– Je pense que nous avons autre chose à penser, cingla Cyanne. Nous arrivons déjà à proximité d’Astrub. Voilà les premiers îlots.
– Ils ne nous reconnaîtront pas, se rassura Kalaen pour reprendre l’inquiétude de Nana."

Le groupe débarqua sur la côte Amaknéenne d’Astrub, Fao sauta sur une drago-express destination Bibliotemple, il chevauchait avec Matta, tandis que Nana suivait avec Mona, et les deux adolescents ensemble. Ils arrivèrent rapidement et incognito, traversèrent la place très animée où se côtoyaient vieux combattants et jeunes ambitieux.
Ils arrivèrent dans le hall du Bibliotemple, et là Fao prit les deux enfants à parti:

"Vous voulez un dernier conseil, les enfants ? Vous avez fait votre choix? Après ça, je ne devrais plus vraiment vous appeler "les enfants"…
– Oui, Fao, ça va.
– Oui, je suis décidée."

Il leur donna une tape paternelle qui se voulait rassurante, et les emmena dans la pièce. En les voyant partir, en se redressant, il raconta:

"Normalement les enfants mettent leurs plus beaux habits, et c’est un jour de grande fierté pour les parents de voir la Classe définitive de leurs enfants. Après le choix final, certains sont rassurés, d’autres surpris, ils ne comprennent pas… Pour vous c’était sans surprise, dit-il en se tournant vers ses enfants. Vous allez bien, les enfants?
– Tu ne dois plus nous appeler "les enfants", t’as dit.
– Je crois qu’on va mettre une règle ici, annonça Fao. Tous ceux qui ont du changer une couche auront le droit de dire "les enfants"."

Devant la mine déconfite des adolescents, Fao se tourna vers Nana, qui souriait largement.

"Tu te rappelles, dit-il en pouffant, quand Cyanne avait fait son premier caca d’animal ?
– Oh ouiiii, dit-elle avec excitation. Elle avait mangé un tofu ! C’est Maev’ qui avait dû la changer… Oh, t’étais tellement fâché en l’apprenant, tu as crié partout!"

Ils éclatèrent de rire, pendant que Cyanne ne savait pas si elle devait bouder ou sourire, et que Kalaen riait aussi franchement. Après un instant d’hilarité, Fao reprit:

"Ou quand Kalaen avait eu la diarrhée au mariage de Riri ! Il a voulu nous emprisonner tellement c’était… "
Nana hurla de rire en essayant d’en placer une.
"J’ai mal… j’ai mal au ventre…"

Cette fois Kalaen avait perdu son sourire et Cyanne regardait son frère avec une sorte de condescendance indulgente. Le rire se tarit doucement et Fao regarda ses deux enfants.
"Bref. Les enfants."

Il étendit les bras et les serra fortement contre lui. Quand il se détacha, il se tourna vers l’entrée.

"Je n’ai jamais changé la couche de Matta, dit Fao avec un sérieux à peine retrouvé. Nana?
– Non plus, dit-elle, badine.
– Mince. Et vous, les enfants?"

Il eut un sourire qui faillit se transformer en éclat de rire, mais il garda contrôle. Les autres sortaient avec leurs habits de Classe. Le premier, Matta, sortait en Enutrof. La seconde, en Eniripsa. Sans trop de surprise. Fao vit Nana rassurée se précipiter vers les enfants qui ne savaient pas vraiment comment se comporter, un peu raides. Les nouveaux Classés enlacèrent chacun de ceux qui les attendaient, un peu réconfortés, un peu libérés.

Chapitre 11

"On va manger, décida Fao.
– Un donjon d’abord. S’il te plaît papa, le pria Kalaen.
– Pour roder nos nouveaux pairs, promit Cyanne.
– Ce ne sera pas dangereux, rassura Nana.
– Bon, accepta-t-il. Lequel ?
– Mère Michoooooou!
– Non Kalaen, trop simple. Allez. Répit, décida Cyanne, joueuse."

Pendant qu’ils se dirigeaient vers le donjon, Fao décida de faire une petite marche dans le quartier Bontarien d’Astrub. Haies bien taillées, frênes majestueux, gardes forestiers soucieux de l’élagage des gros arbres, le quartier était très bien entretenu, très bien dessiné et était chaque jour un délice à traverser. Il posa la main subrepticement sur le livre qu’il avait pris ce jour-là pour lire dans le parc, ce jour où la mère de Matta l’avait bousculé.
Il prit une grande inspiration et sortit le livre de la poche, l’ouvrit. Il se posa sur un banc près d’anciennes arcades détruites. C’était un endroit magnifique. Posé sur sa main gauche, le livre était en équilibre au-dessus de ses jambes croisées.
"Je hais les hommes et l’humanité, dit une voix enjouée."

C’était comme un signe de ralliement entre lecteurs du livre, comme un code secret. Il leva les yeux vers une femme qui souriait. Osamodas, elle était habillée d’un tailleur impeccable typique des cadres bontariennes. Sa peau pâle son regard enjoué le fit immédiatement sourire. Il réfléchit:
"Quelle phrase d’accroche avenante."

Il désigna la place à côté de lui, elle le remercia et s’assit. Elle resta un moment silencieuse.

"Ce livre est vraiment paradoxal, remarqua-t-elle en continuant la conversation normalement. L’auteur semble si détaché et haineux, et pourtant…
– Et pourtant il ne fait qu’affirmer en filigrane son plus profond attachement, compléta Fao."

Elle sourit. Il la trouvait très distinguée – elle lui rappelait un peu Tara. Il reporta son attention sur le livre, ne sachant s’il devait continuer de nouer contact ou bien rester solitaire.
"Que pensez-vous du chapitre de l’amour?, demanda-t-elle."

Le sourire absent de Fao s’élargit. C’était le chapitre qu’il lisait, et probablement le plus polémique.

"Totales foutaises. Mais si bien racontées.
– Je l’ai vu à votre expression quand je vous ai vu. Vous n’y pensez pas un mot, n’est-ce pas ? Pourquoi cela ?"

Il referma le livre et la regarda un moment. Raffinée, racée, fière et tellement volontaire. Elle le défiait presque. Il proposa:

"Que pensez-vous d’une petite balade ?
– Avec un plaisir renouvelé, accepta-t-elle."

Les quelques heures qui suivirent furent l’occasion de partager les points de vue sur l’œuvre. Il s’avéra que que l’Osamodette ne partageait pas tellement le sien sur les choses: austère, méfiante, mais toujours souriante et affable, elle semblait bourrue aux manipulations politiques en haut lieu de la Nation, parfaite pour diriger, orchestrer, commander. Plutôt brusque, elle cherchait visiblement le contact frontal, le conflit avec la personnalité intellectuelle et passive de Fao. Son agressivité relevait du passionnel, mais elle le respectait et il aimait cette violente retenue .
Elle s’arrêta pour lui faire face, au milieu de la zone Bontarienne:
"Et si nous allions déjeuner? Ce sera l’occasion de faire plus ample connaissance."

Il pensa aux enfants et Nana qui devaient peut-être déjà l’attendre à la sortie du donjon.
"Avec plaisir, sourit-il."

Il faisait beau et chaud, la place en terrasse était bondée. Il arriva à trouver une table vide sur laquelle il y avait un menu. Il l’invita à s’asseoir et s’installa lui-m^me. Elle se posa avec un léger soupir d’aise sur le siège et le regarda avec ses yeux pétillants et son sourire indévissable. Il lui accorda un regard complice, commença:

"Vous semblez être une personne occupée. Que fait une cadre bontarienne dans un jardin d’Astrub ?
– Oh, il faut bien prendre un peu de temps pour soi. Bien que ce soit une période critique, je n’ai pas pu continuer à ce train d’enfer.
– On vous considère de moins en moins comme un humain, une fois qu’on est proche des hautes responsabilités.
– Vous semblez vous y connaître, tout en étant habillé comme un poète-paysan."

Il sourit, tout en regardant son pantalon en toile grossière, son haut taché de boue. Il releva les yeux pour
montrer ses mains.

"Je ne travaille pas la terre pour autant, dit-il avec légèreté. En fait, avoua-t-il, j’ai été dans une famille de notables de Sufokia, mes parents étaient du genre occupés aussi.
– Je comprends parfaitement. Je ne m’imagine pas du tout avec des enfants, s’écria-t-elle."

Elle semblait approcher la quarantaine. Même si elle en voulait, se dit Fao, ce serait difficile. Il chercha la trace d’une alliance, et découvrit un anneau de peau clair à son annulaire, parmi sa main délicieusement hâlée. Elle suivit son regard et montra sa main en expliquant:

"Mon mari m’a quittée, il y a quelques mois. Je n’ai même pas eu le temps de penser au divorce avec le gros dossier qui approchait. Et puis, il y a quelques jours, j’ai réalisé qu’il était loin de moi depuis bien plus longtemps que ce que je ne pensais.
– Vous êtes charmante pourtant, complimenta Fao.
– Jalouse surtout. Et tellement occupée, et tellement difficile à vivre. Il n’a pas eu le caractère de me supporter."

Ses mains se levèrent de la table quand la salade arriva. Fao remercia le garçon et elle attendit son départ avant de continuer.
"Mais vous semblez beaucoup plus comblé que moi, dit-elle en désignant son alliance."

Il caressa l’anneau à son doigt, machinalement, le fit tourner avec son pouce gauche. Il avait été parfois tenté d’enlever le lourd fardeau. Mais plus maintenant.

"J’ai aussi été du genre inconstant. La gestion n’a pas été très facile. Mais je suis lui suis reconnaissant d’avoir passé l’éponge car elle est formidable."

Dans son regard passa une lueur négative. Envie? Jalousie? Puis la lueur passa et elle reprit son expression à la fois enthousiasmée et joviale.

"Il fut un temps où je ne pensais jamais à elle, continua-t-il. En deux jours que je suis loin de chez moi, je n’ai plus que son nom à la bouche.
– Elle semble beaucoup vous manquer, constata-t-elle doucement.
– Oh oui."

Ils mangèrent en silence. Un homme arriva, se dirigea vers eux et se pencha vers elle. Fao détailla le nouveau venu, qui semblait être un employé de la bontarienne. L’uniforme de l’armée de Sufokia le sidéra, puis le brassard sur le mauvais bras, puis l’absence d’insigne. Son cœur se figea. Le message passé, elle se tourna vers Fao, se levant :
"Veuillez m’excuser, un soucis de dernière minute. Je reviens tout de suite."

Dans un mince et balbutiant "Je vous en prie!", Fao se demanda s’il avait un accent Brâkmarien. Il réalisa avec amusement qu’un brâkmarien habillé en sufokien était sous les ordres d’une bontarienne. Il n’en manque plus qu’Amakna, songea-t-il.

Il soupira en tentant d’écouter ce qu’il lui disait. Comme elle avait prévenu, elle s’énervait contre son subordonné. Elle lâcha un ordre sec, et retourna vers la table en se calmant doucement. Elle finit par s’asseoir en souriant délicieusement:

"Une urgence encore. Tout est une urgence.
– Cela avait l’air grave, fit-il mine de s’inquiéter.
– Une retard de livraison, rien de grave, dit-elle avec confiance.
– On aurait juré un soldat de Sufokia, releva-t-il.
– Ah oui, c’est… l’uniforme de Guilde, dit-elle gênée. J’avoue que c’est ressemblant mais à bien y voir, il n’y a pas d’insigne donc ça n’a aucune…
– Je vois, dit-il en souriant."

Le plat arrivait. Il prit ses couverts avec délectation et se prépara à manger, lançant un regard à la femme. Il allait pendant ce temps cuisiner la chef de Guilde.

"Vous êtes à la tête d’une Guilde alors ?, dit-il quand le garçon fut parti.
– Je viens à peine de quitter le travail, je ne vais pas en parler pendant ma pause, dit-elle avec une moue contrite."

La mine intéressée et innocente de Fao finit de la convaincre. Elle se décida.

"Bon, d’accord. Je suis à la tête d’une Guilde de transitaires d’objets rares et précieux. On fait de l’import-export et ces uniformes aident de manière "inconsciente" aux douanes, vous voyez?
– Vous faites passer des produits interdits ?, fit Fao avec une surprise feinte.
– Non, non, rassura-t-elle. C’est juste que, les taxes sur les objets précieux sont très élevées, vous savez.
Surtout chez les pays en guerre l’un avec l’autre. Donc, on essaye de rendre tout le monde content : l’acheteur paye moins cher mais le vendeur touche plus, puisqu’il n’y a pas de droits de passages."

Elle mentait admirablement bien. Fao continua à manger, toujours en s’intéressant:

"Qu’attendez-vous de vous faire livrer ? Un joyau ? Une épée légendaire?
– Deux Shushus. De très grande valeur, et s’ils sont déchaînés d’une puissance inestimable."

Il prit une mine effarée, mais elle le rassura:

"Les acheteurs sont des personnes de confiance, des collectionneurs sans idée de pouvoir, nous faisons attention à rien mettre entre de mauvaises mains.
– Lady-Liliam…"

Elle se tourna encore vers un homme. Fao eut un hoquet de surprise: c’était le petit qui accompagnait l’Osamodas ! Le cœur battant, palpitant, il fit mine de lacer ses chaussures pour cacher son visage, et la tête sous la table il assista au dialogue presque silencieux:

"Madame, nous avons perdu les deux dernières parties. Ils ont pris le bateau et ont disparu.
– Comment ? Mais ce ne sont que des enfants! Comment ont-il pu vous échapper?
– Ils sont très bien aidés, Madame.
– Prenez tout le monde, retrouvez-les moi immédiatement et arrêtez de m’emmerder pour ces broutilles!"

Le faux soldat s’éloigna et Fao se redressa. Le sang pulsait dans ses oreilles avec une puissance sourde. Il sourit à la femme. Elle semblait contrariée.

"Une autre urgence?
– Toutes mes excuses, cette fois c’était grave ; ces abrutis ont perdu les Shushus."

La mine affolée de Fao la fit presque sourire:

"La situation est sous contrôle, tous mes hommes travaillent à pied d’œuvre pour quadriller la zone et pallier à la faille sécuritaire.
– Ne devrions-nous pas prévenir les autorités ? Ils ne feront peut-être pas attention au payement des droits de douane.
– Ne vous inquiétez pas, parlons d’autre chose, je vous prie.
– Comment comptez-vous passer la journée?, demanda-t-il."

Elle lui accorda un regard complice.

Chapitre 12

Elle mangeait, mâchant lentement. Elle le regarda avec insistance, demanda après un moment:

"Vous avez quelque chose de prévu ?
– Oui, à vrai dire, mes enfants. Je les ai laissés jouer dans un Donjon avec leur nounou.
– Vous avez une nounou ?, dit-elle amusée. Vous, le poète-paysan?
– Une amie de la famille qui leur est inséparable, badina-t-il.
– Combien avez-vous d’enfants?"

Il réfléchit. Allait-elle voir les enfants, ou bien allait-il réussir à s’en aller avant qu’elle ne réalise qu’ils puissent être les "Shushus" que toute sa guilde cherchait ?

"Quatre, dit-il avec assurance.
– Voyez-vous cela, dit-elle impressionnée.
– Nous étions heureux avec deux mais on a décider de tenter un troisième. Et le sort a voulu que ce soient des jumeaux."

Le sourire de la femme s’étira. Elle était attendrie.

"Vous n’avez jamais désiré d’enfant?
– Je n’ai jamais, jamais le temps. Et maintenant que j’en ai relativement, je n’ai pas de père.
– Et donc vous sillonnez Astrub à la recherche d’un éventuel recours."

Elle sourit, comme prise sur le fait.
"Dans la partie Bontarienne seulement."

Il baissa les yeux en réprimant un rire. Elle souriait, rayonnante, à peine gênée, comme si elle demandait un service. Il crut comprendre et perdit son sourire, l’inquiétant un peu. Elle haussa les sourcils. Il soupira:
"Je ne me le permettrais pas."

Elle avança sa main droite pour prendre la main gauche de Fao. Il sentit son contact froid et sec. Son regard glacé se plongea dans le sien.

"Voyez ça comme une relation de confiance, rien de plus. Il faudrait juste…
– Je suis désolé, je ne peux pas faire ça pour vous. Et même si je le voulais, je suis stérile."

Elle rétracta sa main et rompit le contact visuel. Elle semblait intensément mal à l’aise :

"Je me suis mal exprimée, ne pensez pas du tout que… Non, excusez-moi de cet écart. C’était vraiment naïf de ma part de penser que…
– Non, expliquez-vous, penser quoi ?, demanda-t-il aussi gêné qu’elle.
– Puisque j’ai pensé que compte-tenu de votre situation vous ne pourriez peut-être pas forcément vous occuper de vos enfants, je m’aurais proposé de… d’adopter ou de parrainer l’un des jumeaux, ou bien les deux…"

Le sang de Fao se glaça dans ses veines. Savait-elle que les enfants n’étaient pas les siens, mais ceux qu’elle cherchait ? Voulait-elle les prendre? Qu’allait-il leur arriver? Il resta muet, figé, pendant qu’elle reprenait sa main, dans tous ses états:
"Toutes mes excuses. Je n’ai pas réfléchi, peut-être pouvez-vous parfaitement subvenir à leurs besoins et… C’est un malentendu malheureux."

C’en était trop pour Fao. Il ne contrôlait plus le débat et perdait ses capacités. Il afficha un sourire de circonstance:
"Ce n’est rien, je me suis bien trop attardé. On doit m’attendre. Je dois y aller."

Elle soupira, sortit rapidement un post-it et un fusain. Elle traça sur le papier:
"C’est l’adresse de mon bureau, c’est dans le Havre-Monde de ma Guilde. Je vous en prie, passez me voir, dès demain, avec votre femme peut-être. Ce serait si gratifiant pour moi."

Elle se leva à son tour pour lui tendre le papier et la main. Il la serra avec chaleur et fit quelques pas en arrière pour lancer un dernier sourire et tourner talons et disparaître. Sa tête bourdonnait de nouvelles informations. Finalement Lady-Liliam ne se doutait de rien.
Il se pressa en direction du donjon du répit. Sur le chemin, il se fit héler. Se retournant violemment, il vit Nana lui faire des signes, assise sous une arcade brâkmarienne. Il marcha en direction du secteur brâkmarien, toujours désert en ces-temps-ci. Une ancienne mine protégeait des regards. Dedans, assis sur des rochers, les autres membres mangeaient.

"Tu t’es perdu, Fao?
– Non, je me suis baladé. Tout s’est bien passé?, demanda-t-il.
– Nous avons bien évolué, affirma Matta. Et nous avons travaillé notre technique surtout.
– Alors voilà, expliqua Kalaen. Nana nous couvre avec un tir de barrage, Cyanne en combat rapproché et pivot, Matta sur le flanc, Mona en soutien et moi polyvalent."

Il écoutait les autres donner des autres remarques et conseils, pendant qu’ils mangeaient. Nana tendit à Fao un sandwich en lui proposant de manger. Il refusa. Devant son regard surpris, il dit:

"J’ai déjà mangé .
– On fait quoi maintenant ?, questionna Matta.
– Nous sommes sûrement méconnaissables après avoir changé de classe, fit remarquer Mona. Nous devrions enquêter sur la Guilde.
– Bonne idée, j’ai déjà glané quelques informations, coupa Fao. Rentrons au bateau."

Ils reprirent la drago-express en direction de leur bateau. En sortant de la ville, sa monture renâcla et Fao la fit s’arrêter. Devant lui, devant le bateau, les faux soldats patrouillaient et montaient à bord. Il se tourna vers les autres, qui étaient horrifiés:
"Avez-vous laissé quelque chose qui puisse nous faire reconnaître?"

Tout le monde réfléchit un peu, secouant la tête. Nana montra la sacoche qu’elle avait avec elle, Cyanne dit :

"Il n’y a que la boite à pharmacie et d’autres truc du genre.
– Vous êtes sûrs? Quelque chose d’utile ?
– Il y a le havre-sac, dit Matta."

Fao eut une mine contrite. Il y avait peut-être des choses intéressantes. Mais rien de grave. Il fit faire demi-tour à sa monture, suivi par les autres.
"Nous irons à Bonta, décida-t-il. Allons vite prendre l’autre bateau avant qu’il ne soit compromis aussi."

Ils laissèrent les drago-express épuisées devant le bateau pour Bonta et se jetèrent dans l’embarcation. Une fois au large, Fao les rassembla tous au mess. Il considéra successivement chaque enfant, puis Nana.

"On va à Bonta, annonça-t-il sans provoquer de surprise.
– Et on va y faire quoi ?
– Découvrir les intentions de la Guilde.
– On sait déjà, c’est réunir toutes les parties de Celui-Dont-On-Tait le nom pour le compte de Brâkmar !
– Sauf que j’ai rencontré le chef de la Guilde tout à l’heure. C’est une bureaucrate Bontarienne."

Regard de stupéfaction dans l’assistance. C’était si étrange qu’une Bontarienne appelle un guerrier voué à Rushu. Pendant un moment, on se remit en question : savait-on réellement ce qu’il se passait? Fao se leva:

"J’ai été invité au siège de la Guilde, qui mène ses activités sous couvert d’une agence de transitaires internationaux. On va y aller, et mener une petite enquête pour connaître leur réel but. Ensuite, nous aviserons. Après tout, nous sommes peut-être du même côté.
– Si c’est pour voir Brâkmar détruire toutes les autres nations et amener à l’avènement de Rushu sur le Plan Matériel, je pense qu’on va avoir quelques différends, litota Nana, sombre.
– C’est une Bontarienne qui chapeaute ça, rappela Fao. On pourrait penser à une coalition Bonta-Brâkmar.
– Et… pourquoi ? Enfin. C’est si étrange ! L’ennemi doit être vraiment extraordinaire, et je n’ai rien à l’esprit qui puisse…
– Xélor, coupa Nana."

Elle tourna la tête vers les autres, un regard appuyé à Fao et Matta.

"Osamodas ou Rushu va l’utiliser en prévision d’une guerre divine, supposa Fao.
– Contre qui ? Les autres Dieux ?"

Fao haussa les épaules en signe d’ignorance. Les zones d’ombre étaient légion, les pièces du puzzle s’aggrégaient petit à petit, mais il en manquait tellement.

"On va arriver à Bonta demain vers midi, prévint Kalaen. On fait quoi des deux autres pendant la transformation de cette nuit ?
– Ils ne peuvent rien nous apprendre?, demanda Nana.
– Il faudrait connaître le nom du Dragon pour qu’il nous écoute, marmonna Cyanne, mais je m’en rappelle plus.
– Ce n’est pas pour rien qu’il s’appelle "Celui-Dont-On-Tait-le-Nom", fit remarquer Matta. Il n’est soumis qu’à Rushu.
– Il va forcément se lasser, comme d’autres. Il va revenir à son créateur, jugea Fao.
– Non, je disais qu’il fallait les enfermer ou bien les bâillonner en fait, arrêta Kalaen. On n’a pas de cage.
– Ah… ça, je m’en occupe."

Cyanne se leva et sortit, probablement pour préparer les cordages pour un ceinturement spécial dont les brâkmariens doivent avoir le secret.

L’après-midi était douce et Mona et Matta profitaient de la chaleur sur le pont, insouciants. Ils parlaient tous les deux de leur enfance, Matta des voyages intrépides en compagnie de sa mère, Mona de leur père Eniripsa – qui n’était qu’en vérité qu’un père adoptif, les enfants étant le fruit d’un viol – que Matta n’avait pas connu.
Pendant ce temps Nana restait perchée au poste de vigie, Kalaen tenait la barre avec agilité. Fao attendait, assis sur un escalier, le papier froissé entre les mains, l’adresse et l’invitation, lisait l’air absent, laissant ses hypothèses divaguer.

Il se leva "Une bibliothèque." Il lui fallait trouver toutes les informations dont il avait besoin. Mais, allez chercher une bibliothèque dans un bateau infesté de rats et d’araignées. Il se décida de continuer de lire le livre qu’il avait emporté. Il sortit l’œuvre, l’ouvrit, se cala contre le bord pour ne pas gêner le passage et lut, bercé par le tangage et le bruit des remous, et l’air de la mer et les effluves salées.

Le soir venu, Cyanne avait très bien ligoté Matta et Mona de sorte qu’ils ne se libèrent pas, sans toutefois se faire mal. Séparés, chacun dans une salle verrouillée, les mesures étaient prises pour que rien ne vienne troubler leur nuit. Nana et les enfants étaient épuisés par leur tour de donjon, et ne demandaient qu’à dormir.

 
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Score : 2

Fao c'est quelqu'un que tu utilises déjà ? J'ai l'impression que ce type est là depuis toujours et tu décris pas assez sa famille et son entourage parce que on le connait pas..
Ouais sinon la suite !

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Score : 4246
Chapitre 13

La nuit, Fao fut réveillé par les cris étouffés d’un forcené. Il tenta de se rendormir, se disant que c’était tout à fait normal. A côté de lui, Nana dormait profondément. Peine perdue, impossible de dormir, trop de bruit et de pensées qui hurlait en l’empêchant de sombrer. Il se redressa, regarda la Crâ profiter de son sommeil bien mérité. Puis, écartant la couette, il sortit du lit, de la chambre, du couloir.

L’air était humide et calme, et le bateau voguait tranquillement, sans pilote, voiles repliées. La mer était toujours calme dans les mers intérieures. La nuit était parsemée d’étoiles, il n’y avait pas de torches ou de lumières des villes pour les occulter. Au loin, de tout côté, les clapotis de l’eau et les réverbérations de la lune sur une eau noire. Et pourtant, par dessus le calme et le silence d’un équipage en sommeil, des coups sourds, des hurlements étouffés fulmigineux. Il se dirigea vers la source du bruit, la cale, où on avait enfermé Matta.
Il ouvrit la trappe. Saucissonné par Cyanne, il se débattait encore la fureur dans l’œil et un bâillon dans la bouche. Fao le regarda, un peu gêné, en train de se gigoter. Il s’assit sur l’escalier, jaugeant le Dragon du regard.
"Vous m’empêchez de dormir, dit-il simplement."

Le Dragon ne broncha pas, continuant de faire son bruit habituel. Fao se tut en attendant qu’il se calme un peu pour reprendre:
"Je ne connais pas votre nom et ne vous ferai donc probablement pas taire, mais je sais certaines choses sur ceux qui veulent réunir toutes les parties de vous. Il est possible que ça vous intéresse."

Matta continua de pousser les bruits, grognant de manière menaçante. Fao se demanda si l’enfant écoutait à travers lui, au moins inconsciemment. S’il ne s’en rappelait pas à son réveil, peut-être était-ce gravé dans sa mémoire latente, tapie sous les brumes de son esprit… Il continua:
"Vous avez pris possession d’Hyrkul, puis de Goultard à un moment, puis vous vous êtes fractionné. Peut-être les temps n’étaient pas propices pour vous, et vous vous êtes mis dans une sorte de sommeil. Peut-être vouliez-vous faire profil bas. J’en sais rien."

Matta continua de gronder, d’aboyer. Fao soupira et continua en gardant le même ton:
"Seulement, peut-être que vous ne saviez pas que vous étiez suivi, monitoré, que certains membres d’une Guilde tuaient les descendants d’Hyrkul, probablement pour vous pousser à posséder les survivants. Visiblement, vous aimez le sang de Lukryh; y a-t-il une destinée formidable qui attend un autre des porteurs de ce sang ? Toujours est-il qu’au moins un groupe a longtemps su exactement où vous étiez et dans quelle personne."

Il lui sembla que le Dragon lui prêtait plus d’attention. Cela ne l’empêcha pas de continuer à se débattre en cognant les planches, les seaux. Il pensa que les périodes de calme relatif de Matta s’allongeaient et s’accentuaient. Il continua:
"Après le Chaos d’Ogrest – vous l’avez senti passé non? – la Guilde s’est rapidement reformée. C’était comme d’un intérêt presque régalien. Vous êtes important depuis 600 ans. Mais qui contrôle cette Guilde ? J’ai longtemps cru que c’étaient des Brâkmariens, depuis le jour où ils ont frappé à ma porte pour la première fois. Cependant, j’ai des raisons de croire que c’est faux."

Le Dragon se tut immédiatement, lui lança un regard de défi. Fao eut un sourire qui frôlait le perfide, demanda:
"On pourrait discuter tous les deux, en adultes, ça vous plairait?"

Le Dragon eut un rétrécissement pupillaire signe de colère, on aurait dit un reptile venimeux. Mais accepta. Fao redressa le corps de Matta, l’adossa à un seau et lui retira le bâillon. Ensuite, alla s’asseoir à son endroit originel. Le Dragon prononça d’une voix improbablement grave et sépulcrale:
"Tout d’abord, tu parles à un Dragon Noir. Affaibli certes, mais j’ai le droit d’être craint et respecté. Fils d’Ouronigride, tueur de Dardondakal, mon pouvoir dépasse celui de toi et tous tes semblables!"

Fao resta silencieux, nullement impressionné, puis demanda:

"Vous saviez que vous étiez suivi pendant tous le temps que vous possédiez Hyrkul puis Goultard, et les autres ?
– Je n’ai pas possédé Goultard, annonça le Dragon. C’était un simple démon en lui. Mais… Non, admit-il. Je ne me savais suivi.
– Vous restez sur la descendance d’Hyrkul. Pourquoi ?"

Le Dragon montra les dents. Les petites dents blanches de Matta. S’il était dans son état normal, ç’aurait été des crocs enrobés de ténèbres, faits de l’ébène de sa colère et aiguisés comme des lames de nuit.

"Ce sont les seuls qui peuvent me supporter des années durant sans changer leur comportement.
– Ah bon ? Dernièrement, c’est plutôt mouvementé, vous ne pensez pas?
– Je gagne de plus en plus d’énergie. D’heure en heure je deviens plus fort. Je n’attends que ma réunion depuis plus de cent ans ! Brâkmar va enfin m’offrir ce que j’ai tant attendu !
– Justement, c’est la raison de ma venue. Ce n’est pas Brâkmar qui commandite votre retour."

Il vit avec satisfaction le Dragon incrédule, avant de gronder:

"Impossible! Ce qui m’ont parlés sont…
– Pouvez-vous parler avec les autres parties de votre esprit ? Celle dans Mona, ou celles qui sont déjà réunies.
– Non, des bribes seulement. Des appels.
– Et vous êtes conscient de ce qui se passe en journée, quand vous êtes trop faible pour reprendre le dessus?"

Fao jouait un jeu dangereux, mais il voulait pousser le Dragon à admettre qu’il n’était dans son élément que la nuit, quand les ténèbres l’accueillent et le protègent, et qu’il était faible au point de ne pouvoir être au courant de rien.
Matta lui lança un regard assassin, se débattit en hurlant de colère.
"Je vais te démembrer, humain, te châtier de ton insolence!"

Fao attendit qu’il se calme et continua, serein.

"Excusez-moi, cela ne se répétera pas. D’où viennent eux qui veulent vous réunir entièrement? de Bonta. D’ailleurs, on est en chemin.
– IMPOSSIBLE, tonna-t-il. Je suis un Dragon du Feu Noir, je détruirai Bonta sitôt mon corps reformé !
– Ils ont déjà convaincu toutes les autres parties de vous de se tenir calme."

Matta se tut mais lui lança un nouveau regard de défi. Il ouvrit la bouche, et après quelques secondes dit:

"Que veux-tu? Pourquoi me parler de ça?
– Je me demandais juste… à quoi vous vous attentiez? Un appel de Brâkmar pour détruire Bonta ? Rushu et compagnie ? Je pense que Rushu n’a plus grand chose à voir là-dedans. Je voulais vous demander votre avis : puisque c’est Bonta et Brâkmar qui vous appellent ensemble, qui peuvent-il bien combattre ? Ogrest peut-être ?"

Fao eut un petit rire en pensant à Ogrest: celui-ci faisait désormais partie du paysage. Les Dofus se remettaient à battre à l’unisson sous ses mains, et tout rentrait petit à petit dans l’ordre. Rien de méchant alors, on pouvait vivre avec lui. Pourquoi l’évincer maintenant ? Le Dragon ne le voyait pas de cette oreille et poussa un grognement:

"Ogrest n’est rien pour mon pouvoir et celui de mes frères. A nous trois, nous le détruiront sans peine.
– Sauf que vous n’êtes plus que deux Dragons Noirs. Grougalorasar, celui qui a pondu le Dofus Ebène, père de Crocoburio, est mort sous les griffes de Croulaklakoss, le Dragon Blanc, après un combat à Bonta il y a très longtemps."

La colère de Celui-Dont-On-Tait-le-Nom sembla sourdre du ventre de Matta dans un geyser bruyant et tonnant. Il se secoua violemment en poussant des cris de plus en plus agités.

"Vous avez tué un des leurs aussi, dit Fao. Et vous en êtes fier.
– Ils vont le payer, grogna le Dragon.
– Qu’est-ce qui va se passer ? Qui allez-vous combattre?, insista l’interrogateur.
– LE FEU BLANC!"

Il était encore atteint par la mort de son frère des centaines d’années auparavant. Fao eut un moment de réflexion et dit spontanément:
"Parlez-moi des Dieux. Dites-moi ce que vous en pensez."

Le Dragon eut un regard suspicieux mais dit:

"Osamodas, mon père, mon créateur, est adepte du Feu Noir mais ne m’a pas récompensé à mon plein potentiel. S’il me donnait meilleure estime, je reviendrais à lui. Comme lui, Xelor, Enutrof, Sram, Sadida, dans une moindre mesure Sacrieur me sont sympathiques.
– Les autres ? Crâ, Eniripsa, Féca, Iop, Ecaflip, Pandawa, Roublard, Steamer, Zobal…"

Matta haussa un sourcil signe de surprise, à l’écoute des trois derniers Dieux.

"Qui sont ces trois derniers ? Des demi-Dieux, des faux-Dieux, plus bas encore que Sacrieur et Pandawa?
– Non, plutôt… des peuples qui vénèrent des artefacts ou des manières de vivre, sans dieu."

Le Dragon sourit, son sourire s’élargit jusqu’à rire. Il se moquait de lui.

"Tu ne sais plus ce qu’est la prière. La prière, dans quelque direction que ce soit, va à un Dieu, même si elle est détournée par tous les obstacles. Dis-moi que vénèrent les premiers.
– Roublard ? La roublardise. Les bombes et un peu le vol ou la ruse.
– Tout cela ira à Sram, jugea le Dragon. L’autre, le deuxième.
– Steamer, se rappela Fao. Ils viennent de la mer, ils y vivent grâce à leur technologie. Dans le temps, ils vivaient en communion avec les océans et vénéraient un Kralamoure du nom de…
– Oktapodas, dit le Dragon comme s’il évoquait une prophétie. Un nom ancien qui désignait Osamodas pour le peuple de la mer. Ensuite ?
– Ensuite Zobal. Ils ont des masques et y puisent leur magie et leur savoir-faire. Ils sont intelligents, discrets et versatiles. Le pouvoir est issu du Cornu Mollu, un Dieu."

Cette fois, le Dragon ne sut quoi répondre. Il balbutia:

"Les prières n’iront pas à… Cela ressemble à Sadida. Il manque une information dans ta piètre description. A qui est-il lié ?
– Une poupée Sadida, avoua Fao. Selon les livres, c’est la mère du Cornu.
– Alors tout s’éclaircit dans mon esprit, grogna le monstre. Le Feu Noir a un avantage certain le Feu Blanc: nous allons les détruire.
– Même si vous êtes commandés par Bonta?, s’étonna Fao.
– Cela n’a plus rien à voir avec le combat entre Dieux et Démons. Il y a toujours eu un équilibre fragile entre les Dieux du Feu Noir et ceux du Feu Blanc, et dernièrement encore affaibli par l’arrivée des deux dernières Déesses. Ces nouveaux cultes on fait tourner la balance pour de bon. Il est temps de rassembler ses guerriers et d’en finir.
– Ils ne vont pas se battre entre eux, protesta Fao, les Dieux s’entendent depuis toujours, au contraire des Démons!"

Le Dragon le regarda avec un air suffisant puis se mit à hurler en se débattant. L’entrevue était finie. L’un et l’autre avaient appris beaucoup de chose, mais c’est le monstre qui en avait le plus profité. Fâché, Fao le baillonna à nouveau et le fit basculer sur le dos. Ensuite, il monta les escaliers qui menaient au pont, escaliers glissants et rongés de sel, puis referma la trappe. Sur le pont, les première lueurs apparaissaient. Il allait peut-être pouvoir dormir deux ou trois heures. Il se dirigea vers la chambre, se glissa dans le lit, tenta de s’endormir.

Chapitre 14

Il ne pouvait pas dormir. Il se tourna vers Nana, la secouant doucement. Elle se réveilla nébuleusement:
"Quoi ? Une attaque ?"

Fao se pencha contre son oreille et susurra:
"Tout va bien… Laisse ton esprit flotter entre veille et sommeil, et écoute-moi."

Elle sembla se tranquilliser. Il sentit ses muscles se détendre, elle grommela. Il prit une position qui ne l’embêterait pas et commença:
"Pense à Crâ, prie ta Déesse, et quand tu la verras, tu lui transmettras le message suivant."

Il raconta ce qu’il avait appris avec le Dragon, les histoires de Feu Noir et Feu Blanc, la concurrence et la force du premier, puis il accompagna le récit de ses doutes et de ses peurs, et conclut en demandant quoi faire et ce qui allait se passer. A la fin de l’histoire, elle balbutia quelque chose dans son sommeil et il sourit: elle se mettait à prier. Il l’embrassa doucement sur la joue en murmurant un mot tendre et rassurant.
Ensuite, il reprit sa place et s’endormit doucement.

La nuit était finie, et Cyanne était venue les réveiller comme la veille. Fao ouvrit rapidement les yeux, comme s’il attendait le réveil, tandis qu’il fallut un peu plus de temps à Nana pour rassembler ses esprits.
Le petit déjeuner, était composé de pain, d’œufs et de lait au miel. Kalaen mangeait goulûment et Cyanne picorait l’air sombre, pendant que Matta et Mona se remettaient d’une deuxième nuit de possession éprouvante. Quant à Nana, elle semblait dans une autre dimension, un peu absente, songeuse. Quand il la servit, Fao demanda:

"Tu as bien dormi ?
– Oui. Enfin, j’ai fait un songe, si étrange. Tu y étais !
– Ah oui?
– Tu étais mon ange gardien qui m’emmenait à Crâ, raconta-t-elle."

Fao s’assit, intéressé, à côté d’elle, se préparant à manger.

"Je ne l’avais jamais vue, mais je l’ai directement reconnue, continua Nana. Elle est si belle, je me suis demandé si quelque chose d’autre pouvait contenir ne serait-ce qu’une once de charisme à part elle. C’était tellement troublant… ! Une expérience que je voudrais recommencer tout le temps…
– A-t-elle dit quelque chose ?, s’enquit-il.
– Oh, elle m’a dit tellement de choses étranges. A propos de notre quête en plus, s’enthousiasma-t-elle.
– Ah oui ? "

Les autres aussi étaient pendus au lèvres de Nana qui se mettait à parler, cherchant par où commencer:

"Un écart se creuse entre les Dieux, une guerre intestine est en passe d’éclater, annonça-t-elle.
– Pour quelle raison?, s’affola Matta.
– Les Dieux du Feu Noir sont un peu plus puissants que les autres, et pensent que c’est une occasion de prendre le panthéon pour eux seuls. On aurait alors un monde sombre et sans musique, pacifique mais austère et sans culture autre que celle de la tromperie, sans autre noblesse que celle du plaisir individuel."

Elle se tourna presque implorante vers Fao ainsi que chaque autre autour de la table.

"Il faut absolument arrêter ça. Je ne veux pas que Crâ disparaisse.
– Je sais, dit Fao."

Lui qui, plus tôt dans sa vie, avait eu accès au jardin de Crâ et Eniripsa, et aux largesses permissives de Féca, il savait la réelle beauté, la merveilleuse dimension qu’était l’Inglorium de ces Déesses. Il savait aussi ces lieux en danger dès lors qu’elles devaient se défendre.

"Comment faire, nous sommes impuissants. Et ce n’est pas en arrêtant un Dragon Noir que nous allons faire la différence !, se désespéra Kalaen.
– Qui contre qui, demanda Cyanne."

Calculatrice, la jeune fille gardait la tête froide et étudiait la situation avec modération. Nana hésita avant d’annoncer:

"D’un côté, le Feu Noir, incarné par Xélor, Sram, Osamodas, Sadida, Enutrof, Sacrieur.
– On trouve qu’également y sont rattachés les pouvoirs des Steamers, Roublards, Zobals qui prieraient encore, compléta Fao.
– Ce qui crée le déséquilibre avec Iop, Crâ, Féca, Eniripsa, Ecaflip et Pandawa, assimilés au Feu Blanc, finit Nana. Qui n’ont pas d’autres classes "dérivées"."

Chacun semblait comprendre la mesure de ce qui se passait, hormis Mona qui restait très discrète, silencieuse, gardait les yeux vissés à ses pieds, sans manger. Fao la regarda attentivement:

"Mona, ça va?
– J’ai peur…"

Nana était toujours assise à côté d’elle, la prit dans ses bras pour la serrer, la consolant. Matta jeta un regard inquiet à sa sœur, il semblait sincèrement désolé. Il leva les yeux à l’air coupables vers Fao.

"Je n’aurais pas du prendre Enutrof. C’est une voix en plus pour le déséquilibre.
– Non, le rassura Fao, ce ne sont pas des initiatives individuelles qui posent problème, juste… l’apparition de franges dérivées qui brouillent tout. Ne te sens pas coupable, et toi non plus Cyanne, ajouta-t-il en considérant sa fille Sram. Vous n’avez rien à vous reprocher.
– Il faut empêcher ce Dragon de rejoindre le Feu Noir, grommela la fille de Fao pour seule réponse.
– Et pourtant, il est tout désigné pour le faire.
– Et les Dragons colorés ?, dit Kalaen. Les Dragons élémentaux?
– Je ne sais pas, avoua Fao, quel serait leur rôle.
– Et si on l’empêche, alors tout ira bien ?, s’enquit Matta.
– Probablement. Pour deux Dragons Blancs contre un seul Dragon Noir…
– M^me si les Dragons sont à Osamodas, ils se battraient contre lui ?, hésita Cyanne.
– C’est un calcul qu’on peut faire, assura Kalaen."

Fao soupira, et tout le monde se tut, attendant son allocution.

"C’est bien l’Aurore Pourpre qui arrivera, une destruction mutuelle programmée. Seulement la destruction sera au sein même du Panthéon. Si même les Dieux en sont atteints, vers qui se tourner ?
– Les protecteurs des mois peuvent nous écouter ? Ils sont puissants et peuvent tous ensemble se mettre dans l’autre camp.
– Encore faudra-t-il les convaincre, grommela Fao. Tous les trouver, c’est impossible."

Nana embrassa la tête de Mona, puis se leva:
"Tache de manger, dit-elle doucement."

Ensuite elle se tourna vers Fao, dit sèchement:
"Parlez d’autre chose devant elle, tu veux? Moi je vais aller en vigie."

Elle se leva et escalada le mât avec agilité. Arrivée en haut, elle se posta et ne bougea que pour regarder au loin avec son regard perçant.
Fao regarda son auditoire, s’intéressa à Mona. Elle avait l’air triste et sans énergie, il lui proposa doucement de manger.
A peine étaient-il levés que la terre était en vue ! Chacun se prépara à appareiller sur l’archipel de Bonta, la Blanche.
En plein centre de la ville, l’activité battait son plein. Improbable qu’on les remarque, mais pour la précaution ils avaient rabattu leur cape. Fao devançait les autres vers la drago-express quand il entendit:
"Nannou !"

Il se retourna pour voir Nana sauter dans les bras d’un Bontarien. Fao haussa un sourcil, s’assura que les enfants étaient tous avec lui et s’approcha des deux Crâ. Elle tenait le Crâ par les épaules, lui disant presque en criant:
"Quatre mois de retard ! Fais pas comme si tu avais oublié mon anniversaire !"

Puis refondit dans ses bras, en lui faisant presque la fête. Fao s’approcha encore du personnage étrange que Nana câlinait, jusqu’à ce que celui-ci le remarque:

"Tu as trouvé quelqu’un?
– Non, pas du tout, dit-elle en riant. Fao, je te présente Dahran, mon frère jumeau. Et puis, voilà Fao, c’est un grand ami à moi, on fait une quête ensemble.
– Ah oui, et les grands enfants ?, demanda-t-il en regardant le reste de la troupe
– Ceux de Fao, gloussa-t-elle. Il est vieux, glissa-t-elle."

Elle soupira en le regardant, toujours aussi souriante, heureuse de l’avoir rencontré. Elle perdit tout à coup sa bonne humeur, puis dit avec une pointe d’inquiétude.

"Et les parents?
– Ils tiennent le coup, dit-il aussi grave. Non, je pense que ça va aller, ils sont inquiets pour toi et j’ai toujours pas le courage de leur dire que tu vas bien, t’as une maison, des amis…
– Pour l’épée, ils m’en veulent encore?
– Tu l’as toujours, n’est-ce pas?
– Oui, oui, bien sûr ! Elle est chez moi, rassura-t-elle.
– Ah bien. Non, ça va…"

Il semblait soulagé. Fao réfléchit : une épée chez Nana ? Sûrement pas accrochée à un quelconque râtelier, présentoir… En fait, il n’avait jamais vu d’épée chez Nana. Mentait-elle? La cachait-elle ?

"Tu crois que je pourrais les revoir sans qu’ils ne détruisent mon existence?
– Il suffirait je pense de trouver quelqu’un de bien. Tu vois, un peu élevé quand même. Un baron, n’importe quoi pourvu qu’il ait un nom. Ils désespèrent de te croire dans une ville de bouseux. En même temps, dit-il en considérant Fao, ils ont pas totalement tort.
– Fao est comte à Brâkmar, môssieur!, fanfaronna-t-elle."

L’intéressé voulut répondre mais Dahran plongea son regard dans celui de Fao avec tellement de verve et dans une telle expression de défi qu’il se tut. Le Crâ, noble, chargé de manières, dit d’une voix enjouée, peut-être sarcastique :
"Monsieur le Comte, mes hommages."

Puis retournant à Nana:

"Fais attention, les vieux sont pas loin. Ne lui montre pas ce paysan et ces quatre gosses, même si il est noble et que ce sont pas les tiens. Prends soin de toi, petite sœur.
– Eh, je suis née en premier, protesta-t-elle, petit frère."

Il sourit et l’enlaça une dernière fois, et ils reprirent le chemin du Havre-Monde.
Le Havre-Monde était, de l’extérieur, une grosse boule verte ou bleue, avec un dôme de glace. Ils restèrent tous devant la porte, regardant les gardes à l’entrée. Après concertation avec Nana, Fao décida de ne pas entrer directement mais le lendemain seulement, après avoir enquêté un peu à Bonta sur la Guilde. Le Havre-Monde était en effet la façade d’une Guilde de transporteurs dynamiques et affairés, on voyait par l’entrée des dizaines d’employés marcher de tous côtés.

Chapitre 15

Le Palais Royal de Bonta n’était pas loin du Havre-Monde de la Guilde. Entouré d’une barrière blanche et piquée de cabanons de gardes aux épées chatoyantes, il était perdu comme une goutte dans un océan de jardins et jeux d’eaux. Devant l’entrée principale, il déclara qu’ils allaient y entrer. Matta demanda à Cyanne:

"On va faire quoi là ?
– On va faire une bêtise, grommela Kalaen.
– On va rendre visite à Tante Elaone, annonça Fao avec un sourire."

Les gardes le reconnurent et le saluèrent, bien que ses habits ne payent pas de mine et que son manteau vert et distingué était remplacé par une piteuse cape de voyage. Il contourna le palais royal proprement dit et arrivèrent dans le pavillon princier. Le pavillon princier était une villa plus modeste que le palais royal mais bien plus fastueux que beaucoup de maisons cossues. Annonçant son arrivée au hall, il fut prié d’attendre dans l’antichambre par un majordome affable au regard suspicieux. Après un moment d’attente, Elaone arriva, dans une robe blanche et bleue, parsemée de dentelles.

La sœur de Fao avait, on ne sait trop comment, réussi à se marier avec un des Princes de Bonta. Petite et gracile, on la dotait d’un esprit affûté et d’un sens aigu du raffinement bien qu’elle soit d’un naturel timide et apeuré. Son sourire étendu et poli tomba sur Fao et ceux qui l’accompagnaient.

"Alors, on rend enfin visite à sa petite sœur?
– Il faut bien, jugea Fao. La famille…"

Il lui fit une franche accolade et elle se tourna vers Cyanne et Kalaen:
"Oh, la petite a bien grandi, te voilà presque une femme ! Et Kalaen, petite boule de poils dans les couloir du palais!"

Elle embrassa chacun des deux enfants avec chaleur, puis se tourna vers Nana:

"Je pensais que tu étais marié à une Fécatte…
– Nous ne sommes pas mariés, expliqua Fao, c’est juste… Nannerl Lilia, une connaissance."

Elaone regarda la Crâette avec attention, détaillant ses traits. Inquiète, la Crâette se cru reconnue. Et en effet, la princesse dit lentement:

"Nannerl de Lilia, tu veux dire. On vous croyait disparue depuis quelques années déjà.
– S’il vous plait, ne dites rien à mes parents, je suis là incognito, supplia Nana.
– Ne t’inquiète pas, Nannerl, ce sera entre vous et moi."

Avec un sourire, la Crâette salua la princesse, qui se tourna vers les jumeaux.

"Je doute que ce soient les tiens, Fao. Peut-être ceux de Nannerl?
– Non, ce sont des orphelins, répondit-il. Ils nous accompagnent pour un moment.
– Vous restez longtemps ? Une semaine, au moins!
– Deux jours, tout au plus, jugea Fao. A vrai dire, nous menons une enquête sur la Guilde dont le Havre-Monde est plus haut."

Elaone considéra Fao avec sérieux, presque gravité. Elle cherchait vraisemblablement les motivations de son grand frère. Plus intelligent, plus doué, plus autonome, il avait toujours eu une longueur d’avance sur Elaone, qui avait fini par s’accrocher à lui, le considérant comme son mentor. Mais quand il s’en alla, exaspéré, elle dut apprendre à se débrouiller toute seule, l’esprit revanchard étant le moteur de ses études, de son parcours. Maintenant, elle était princesse et tenait sa revanche, mais elle se sentait toujours perdue par les idées farfelues de Fao, qui sonnaient pour elle comme des prophéties invérifiables.

"Une Guilde de transporteurs tout ce qu’il y a de plus normal.
– Rien de spécial sur elle ? Nous voulons vraiment toutes les informations, même si elles semblent minimes.
– On vous donnera ça plus tard. Vous avez déjeuné? Vous voulez quoique ce soit? La garde du château fait ses entraînements, vous pouvez vous dégourdir, surtout toi Fao. Et puis, c’est quoi cet accoutrement, on aurait dit un gueux! Je te donne des chambres d’invités, prends un bon bain et revêts quelque chose de correct…"

Fao et ses enfants échangèrent un regard et soupirèrent. La maîtresse de maison était au petits soins pour eux, au point d’en être rapidement asphyxiante. Mais il accepta l’invitation et se dirigea vers l’aile des invités, suivant un serviteur un peu enrobé et parfaitement habillé.

L’aile des invités était une enfilade de chambre ayant chacune une salle de bain privative et un petit salon, un bureau. La plus grande des chambres, qui tenait plus de une suite, fut ouverte pour Fao, une autre un peu plus modeste pour Nana et une chambre pour chaque enfant. Enfin, Mona ne voulait pas dormir seule resta avec Nana, qui était bien la seule figure sympathique et féminine qui lui restait.
Il se coula dans un bain frémissant, pénétra en douceur dans l’eau chaude et se délecta des parfums des sels de bain. Chose étrange, l’eau semblait être plus du lait, si bien qu’elle était opaque, onctueuse, nourrissante et douce. Plongé dans le bain, la tête posée contre un linge confortable et moelleux, il profita des bains Bontariens quelques instants.

Quand il finit, il s’enveloppa dans un peignoir chaud et doux, s’aventura dans la chambre. Il ouvrit les rideaux. Les fenêtres donnaient sur le jardin extérieur, et plus exactement sur le champ de tir Crâ et le terrain d’entraînement attenant. Il regarda les miliciens se battre et se dit qu’il pourrait exercer un peu ses capacités au tir, ou à l’épée. Revenant à la chambre, il mit une tunique et une paire de chaussures lacées, puis sortit.
Dans le couloir, il referma sa porte et se dirigea vers celle qui était juste à côté ; celle de Nana. Elle dit "Entrez!" et il poussa la porte pour pénétrer dans une petite suite avec un grand lit et deux canapés. Sur l’un des canapés, le sac de Nana était jeté, et ses armes, l’arc qu’il lui avait offert. Mona récupérait sa nuit sur le lit. Il ne la voyait pas. Il l’appela doucement:

"C’est Fao!
– Salle de bain, dit-elle!"

Il entra précautionneusement dans la salle de bain. Elle était plongée dans la grande bassine de lait couleur ivoire, riche et onctueuse. Elle se caressait les bras, s’étonnant de leur douceur:

"Quel luxe ! On se croirait dans un songe divin!
– Dans l’Inglorium ce doit être un peu différent, marmonna Fao. Tu veux faire quelque chose?
– J’ai pensé à me battre, m’entraîner, dit Nana. Et toi ?
– J’ai aussi pensé à ça, histoire de ne pas oublier deux-trois choses utiles, sourit Fao."

Elle sourit aussi. Elle posa ses mains sur les bords de la bassine pour se pousser hors du bain. "L’essuie, s’il te plaît."
Pendant qu’il prenait une serviette, elle se tira hors de l’eau. Un film blanc resta sur sa peau, s’épousa à ses forme et lui fit une peau de soie liquide, comme une feuille d’or dorait les chefs d’œuvre de gravure. L’ange sortit des ondes comme une révélation, un mystère ancien. Un Oracle lui soufflait par ces formes une sorte de destinée tissée depuis le début du Combat entre Xélor, Osamodas et les autres. Puis comme s’il reprenait soudain ses esprits, Fao enveloppa rapidement la Crâette dans le tissu blanc, qui sortait à peine les pieds du bain. Elle se pelotonna et resserra l’essuie pour qu’il ne tombe pas. Ensuite, prenant une autre serviette, elle enserra ses cheveux qui étaient aussi mouillés. Il ne bougea pas, encore saisi de l’étrange sensation que quelque chose de malsain était tapi quelque part dans la scène.
Papillonnant dans la salle de bain, elle trouvait divers huiles, onguents, laits, qu’elle prenait pour sentir, délectée. Ensuite elle se tourna vers Fao:
"Merci, tu peux m’attendre au champ de tir, je te rejoins tout de suite."

Il salua Nana, troublé, et sortit de la chambre.
Le tir était un élément indispensable dans la vie d’un Crâ. Il passait tout son temps de travail devant une cible, et les cibles étaient son quotidien. Nana utilisait un arc à invocations, sans carquois mais à flèches magiques, tandis que Fao utilisait un arc normal, avec bois et fils d’arakne, avec des flèches. Après une centaine de tirs, Fao n’était pas mécontent de son niveau : bien que presque la moitié des traits étaient passés par dessus de la botte de paille, la majorité était dedans et quelques uns dans le cercle le plus central !

Par contre, l’entraînement à l’arme était différent. Nana et Fao étaient vite maîtrisés par les gardes, qui avaient bien voulu les inclure dans leurs jeux. Le cul par terre, épuisé, Fao voyait les Iops ou les Fécas rire quand il se faisait largement dominer par une de leurs recrue. Mais il gardait sourire et légitimait sa faiblesse par son absence de Classe.

Nana, c’était différent. Même parmi les Crâs, rien ne lui permettait de battre quiconque en combat rapproché. Elle se relevait pourtant toujours, remettait son nœud en place et lançait un regard de défi à son adversaire, qui la mettait à terre en quelques minutes. Ils en étaient arrivés, lassés, à lui prodiguer des conseils pour permettre d’allonger son espérance de vie en combat.
Nana s’entraînait toujours, mais Fao était épuisé. Il salua les gardes et rentra au Palais, couvert de sueur. Le majordome alla à sa rencontre:

"Monsieur Fao, nous avons mis à votre disposition les documents concernant ce que vous avez demandé. Ils sont dans le bureau de votre Chambre.
– Merci… Alanis…"

Fao avait hésité mais le serviteur sourit, il ne s’était pas trompé. Après avoir salué Fao, il s’en alla vers une autre direction. Fao soupira : il ne pensait qu’à se reposer. Il alla dans la chambre et se coucha sur le lit pour y faire une sieste. Il fut réveillé pour le déjeuner.



Chapitre 16

Le déjeuner était plutôt tardif à Bonta, peut-être quinze, voire seize heures. On avait alors une grosse matinée, et l’après-midi était selon les cas légères sinon inexistantes, et on puis on entrait dans les activités de la soirée.

Tout le monde était réuni autour de la grande table. Fao et Nana se faisaient face, comme Cyanne et Kalaen et Mona et Matta. Elaone et son époux étaient chacun en bout de table, en face de l’autre. Le Prince Clarence avait un œil brillant et joyeux, c’était un homme dont la famille possédait, selon les gentilles moqueries des autres nobles, un sang aussi bleu que l’Inglorium. Pourtant, il n’en paraissait pas grand chose, et semblait très franc et rigolard. Il regardait souvent Elaone, son épouse, avec des yeux admiratifs quand elle parlait avec passion. Facilement impressionnable, il se liait très facilement et durablement. D’ailleurs il avait fait de Fao une sorte de confident à chaque fois qu’il venait à Bonta. Cependant, il supportait mal la traîtrise et l’hypocrisie, et chaque fois qu’il avait des preuves tangibles de mauvaise foi, il agissait avec la justice aveugle de Crâ, sa Déesse.

"Alors, Fao, on s’intéresse à la logistique internationale ?, se moqua-t-il.
– Oui, dit l’intéressé avec un sourire. Des transits étranges passent par là et j’aimerais avoir le cœur net à propos des méthodes de l’entreprise.
– Vous savez, si vous avez besoin de renfort, vous demandez la garde du palais, c’est juste à côté.
– Merci beaucoup, mais je préfère m’y rendre et m’informer d’abord.
– Et vous les enfants, vous y allez?
– Oui, dirent-ils.
– Non, répondit Fao à l’unisson."

Le père eut un petit sourire avant de compléter:
"Ils n’y vont pas parce qu’ils ne sont pas invités. Je prendrai seulement Nana avec moi. Nous irons demain dans la matinée."

Elaone changea de sujet et s’intéressa à Jeana, demanda des nouvelles de Murof, parla avec Nana et Mona de la famille…

L’après-midi passée à recueillir des informations sur la Guilde fut éprouvante au vu de la masse de documents. Il n’avait pas de preuves tangibles, mais les activités ne se résumaient pas du tout au simples voyages. Des notes de frais attestaient d’un véritable petit bastion à l’intérieur, d’armement, d’achat de runes, etc. Le Havre-Monde était aussi bien plus grand que le simple siège de la Guilde, il y avait des champs, des terrains non construits… Fao se présenta au souper avec une migraine monstre et fut irritable. Après s’être assuré que Matta et Mona étaient en sécurité, il se coucha presque immédiatement.

Le lendemain matin, il revêtit des habits convenables mais pas très classieux et réveilla Nana. Le petit déjeuner était un buffet prêt depuis huit heures, et il était neuf heures. Elle se servit un jus, des viennoiseries, du café, du chocolat… tandis que lui se contenta d’une viennoiserie, n’ayant pas vraiment faim. Il se demandait ce qui allait se passer, et si sa visite allait infirmer ou confirmer ses doutes.

A neuf heures et demie, ils étaient devant la porte du Havre-Monde. Les gardes laissèrent Fao et Nana entrer, traverser le grand pont qui enjambait la mer pour rejoindre le bout de rocher gigantesque qui flottait dans le vide. Mais à l’entrée du grand bâtiment en forme de U qui faisait office de bureaux, on lui demanda patte blanche. Il montra la demande de rendez-vous, on le fit entrer et un serviteur en habits de l’armée Sufokienne (sans l’insigne) les emmena à l’aide d’une sorte d’ascenseur dans un grand bureau tout en haut du bâtiment.
Situé sur la boucle du U, le panorama était de 180° sur tout le reste du Havre-Monde invisible depuis dehors. La vue était imprenable sur les petits employés, taches de bleu clair dans les champs, les différents baraquements. Fao s’approcha de la vitre, épaté.
"C’est grand, non?"

Il sursauta et se tourna en souriant. Elle était là, Lady-Liliam, l’Osamodas aux cheveux clairs presque blancs, le regard envoûtant et sérieux, un sourire en coin. Il complimenta sur le travail fait. Elle désigna Nana, celle-ci était près de Fao et regardait aussi.
"C’est votre femme?"

Fao prit la main gauche de Nana pour la presser, confirmant l’information, et pour cacher l’absence d’alliance à la main de la jeune femme. La chef de Guilde eut un sourire inquiétant que Fao ne comprit pas. Elle s’assit à son bureau immense et les pria de s’asseoir.

"Mon cher ami, commença-t-elle. Je voudrais tout d’abord m’excuser pour ma proposition scandaleuse. J’ai vraiment cru pouvoir vous rendre service en faisant ça.
– Non, c’est très aimable et nous en sommes reconnaissants de votre considération, agréa Fao.
– Seulement, je voudrais… m’assurer que vous preniez bien soin de ces enfants, surtout les jumeaux."

Fao eut une petite angoisse passagère quand elle prononça le mot jumeau, mais il se rassura en se disant qu’elle ne se doutait de rien. Il sourit:

"Ils sont très heureux avec nous, et d’être ensemble.
– D’autant qu’ils ne se connaissent que depuis peu, glissa-t-elle perfidement.
– En effet, dit Fao."

Le regard interdit et scandalisé de Nana qu’il regardait avec légèreté le mit sur les rails. Le regard satisfait et le sourire carnassier de l’Osamodette lui indiqua qu’il avait pris le mauvais train. La mémoire diaphane et immédiate de la phrase qu’il venait de prononcer lui fit savoir qu’il venait de rentrer dans le mur. Lady-Liliam continua sur le même ton:
"Alors que leur mère vient de mourir, durant une malheureuse crise d’épilepsie due à une possession démoniaque."

Fao ne sut quoi dire, restant interdit, se faisant tout petit. Lady-Liliam se pencha pour les regarder.

"Je ne sais pas ce que vous savez, mais je vous estime beaucoup et je voudrais que vous jouiez franc jeu avec moi. Alors, dites. Vous savez qui possède les enfants?
– C’est le Dragon Noir Celui-Dont-On-Tait-le-Nom, lança Fao d’un air de défi."

Elle acquiesça avec satisfaction, puis continua l’exposé.

"Et notre but est de le reformer après des années pour pouvoir l’implanter dans un guerrier d’exception…
– Peut-être Kriss la Krasse?, hypothésa Fao en se basant sur l’article qu’il avait lu.
– Ou pas ?, sourit-elle. Mais, vous êtes-vous demandé pourquoi une Bontarienne veut un Dragon tout ce qu’il y a de plus Brâkmarien?
– Une ligue Bonta-Brâkmar des adeptes du Feu Noir pour combattre le Feu Blanc."

Elle eut une mine épatée.
"Bien ! Vous comprenez maintenant que votre amie Crâ a vraiment eu de la chance d’entrer sans être exécutée. Enfin, comme il y a déjà eu la Fécatte hier."

Fao sentit son cœur bondir sous le regard acéré de Lady-Liliam. Celle-ci agrandit encore son sourire:
"Il ne suffisait pas de se pencher et lacer vos chaussures pour que mon homme ne vous voie pas. Il vous a reconnu quand m^me, et il est allé rendre une visite de courtoisie à… comment s’appelle-t-elle? Jeana?"

Il se leva, sous le coup de la colère, elle fit signe de se rasseoir.
"Nous ne sommes pas des sauvages. En réalité, Jeana et moi avons beaucoup discuté, de vous, de nous, de choses comme ça. Elle est très attachante, ambitieuse. Je pense que beaucoup de grandes choses l’attendent. Enfin, non pas que j’ai un destin de voyante."

Elle eut un petit rire suffisant et fit signe à quelqu’un d’entrer. Fao se retourna pour voir Jeana sortir d’une alcôve et se diriger vers eux. Soulagé, il voulut se lever pour la rejoindre mais un bras puissant le plaqua à son siège. Levant les yeux, il vit l’Osamodas imposant et bavard le toiser. Jeana s’assit, docile, sur un siège à côté de Fao. Il s’assura qu’elle allait bien : son sourire pâle ne le rassura qu’à moitié, elle semblait fatiguée.

"Voyez-vous, je m’inquiète vraiment pour le sort des jumeaux. Je voudrais tellement m’assurer qu’ils aillent bien. Pouvez-vous peut-être les ramener ici, qu’on puisse en savoir un peu plus sur eux.
– Pour les tuer par exemple ?
– Juste les purger de leur démon. Je dois avouer que ce dernier et plutôt attachant et en partant arrache l’âme de l’occupant, laissant souvent un corps sans vie. Mais on n’en meurt pas! Lukryh rôde encore, il pourra peut-être vous expliquer ce qu’est "immortalité"."

Son sourire suffisant et perfide mit Fao hors de lui. Il tenta de se lever mais il fut encore remis en place par le soldat. Lady-Liliam lui jeta un regard faussement désolé:

"Vous savez, j’ai beaucoup d’estime pour vous. Mais, malheureusement, seuls les disciples des Vrais Dieux vont survivre au cataclysme. Le Feu Noir purifiera le monde, oui. Le Feu brûle, mais le salut sera le pansement de celui qui survivra.
– Et l’équilibre dans tout ça?
– Oh, si on avait respecté l’équilibre, on n’aurait pas accepté Sacrieur, on aurait fait attention à l’Hormonde, on n’aurait pas laissé Bolgrot naître. Rushu nous a toujours causés des problèmes. Si nous travaillons en synergie, il fera faire des merveilles à ce monde ! Seulement, le Feu Blanc refuse. Le Feu Blanc invoque l’Équilibre. Il n’y en a jamais eu : une majorité des incarnés sont adeptes de Crâ, de Iop….
– Vous êtes folle, dit Jeana d’un air absent et scandalisé."

Elle se tourna vers la Fécatte, lançant un regard mauvais. Elle cracha:

"Vous avez la chance exceptionnelle d’être dans les secrets de ce travail de centaines d’années. C’est un projet réfléchi et mûri pendant des siècles, basé sur des travaux brâkmariens antiques. Ils voulaient certes détruire Bonta mais j’ai précisé et affiné le travail. Bonta a bien ses voleurs et ses chasseurs de trésors véreux, me direz-vous !
– Vous auriez du continuer à faire attendre vos projets, remarqua Fao.
– Ayez, je vous prie, l’obligeance de mourir pendant que j’ai encore un peu d’estime pour vous."

Chapitre 17

L’Osamodas attrapa Fao par le col pour le faire se lever, puis l’emporta vers la sortie. Jea et Nana voulurent se lever mais chacune fut encadrée par un milicien.
"Votre tour viendra bientôt, mesdames."

Fao marchait, poussé par le col, quand un croche-pied invisible le fit tomber. Le soldat jura et trébucha également, le lâchant. Fao fit un pas de côté et l’autre tomba à la renverse. Avant même qu’on puisse comprendre ce qui se passait, un éclair fila et une carte se ficha dans la gorge du milicien qui menaçait Jeana; pendant que celui qui surveillait Nana tombait en arrière, visiblement victime d’un coupe-jarret.
Kalaen et Cyanne apparurent, estomaquant Fao. Devant son regard plein de questions, Cyanne sourit:
"Furtivité et Ombre. De rien."

Mais Lady-Liliam n’était pas du tout inquiète. Elle hurla à la garde, avant que Jeana ne lui assène un coup de bouclier qui la laisse inconsciente. Ensuite, la Fécatte se précipita pour voir ses enfants, l’œil sévère et tendre à la fois.
"Vous allez bien ? Prêts à combattre?"

Les enfants acquiescèrent avec un sourire assoiffé de sang. Cyanne tira ses dents de Vampyre, Kalaen jetait des filtres de perception pour couvrir les diverses entrées du bureau qui allait être envahi de membres de la Guilde. Kalaen se tourna vers Nana:
"Les gardes du palais sont en alerte, il suffit qu’ils aient une fusée de position pour qu’ils rappliquent!"

Nana fit signe qu’elle avait compris et tira une flèche pour détruire la fenêtre. Un souffle de vent, courant en ces hauteurs, traversa la pièce. Les cheveux claquant comme un drapeau en tempête, elle leva sa flèche vers le ciel du Havre-Monde et lança un feu d’artifice rouge. Un grand dôme sanglant se dessina quand la flèche explosa contre le toit du Havre, s’étendant jusqu’à son horizon.
Jeana attira Fao contre elle, en grognant : "Tu restes avec moi, toi."

Kalaen hurla quelque chose, Nana bandit son arc et décocha les premières flèches sur les assaillants. Bientôt, Jeana attacha ses cheveux et brandit son bâton et son bouclier. Kalaen jetait des champs de puces et lançait des chachas sortis de nulle-part, tandis que Cyanne apparaissait et disparaissait entre les soldats. La Féca ordonna à son mari de la suivre, puis fonça dans la mêlée, assénant de violents coups. Fao se baissa pour éviter un coup d’épée, se saisit d’un marteau trouvé sur un corps inconscient et se défendit avec, tout en suivant la trace de Jeana, qui le protégeait des sorts et des boules de feu.

En décochant ses dernières flèches avant d’être trop proche des assaillants, Nana se dit que cette fois si le duel allait mal se terminer pour elle, et que ce n’était pourtant plus la honte ou la moquerie qui l’attendait, mais la mort, la vraie. Après une longue hésitation, elle lança une flèche incapacitante tout près d’elle et se tourna pour tourner le dos à l’explosion de son et de lumière qui rendait sourd, aveugle, désorienté pendant quelques secondes. Puis, reculant, entreprit de tirer sur ceux qui s’approchaient de Cyanne et Kalaen qui étaient incapables de combattre. Elle tenta de se rapprocher de Kalaen avant de ranger son arc et saisir son poignard.

De l’autre côté, après un ascenseur et des couloirs vides, Jeana remarqua que les membres de Guilde ne lui faisaient plus face, mais lui donnaient le dos. Elle sourit : ils défendaient l’entrée. En jetant un œil en arrière, vérifia que Fao était toujours en train de se fatiguer au marteau, elle lança une langue de flammes qui lécha les pieds, et jusqu’aux cuisses des assiégés qui s’écroulèrent déséquilibrés. Après quelques lames de fond pour balayer les autres plus loin, la première vague de miliciens Princiers déferla et arriva à la hauteur de Jeana et Fao, qui rassura vite l’épouse. Celle-ci jeta l’époux dans la masse d’hommes en armes et lui imposa de rester là avec dureté. Ensuite, elle tourna talons et suivit la tendance des miliciens bontariens.
Rapidement, Fao se retrouva là, avec son marteau, seul, au milieu d’une marée de corps gisant. Il marcha un peu, finit d’assommer quelques gémissants, ramassa une arme plus affûtée, décida de visiter un peu. Il s’aventura dans un escalier désert, rejoignit des sous-sols. Les expérimentations sont toujours dans les sous-sols.

Il traversa des cachots et des geôles, des escaliers et des portes, arriva à un grand laboratoire. Un cube de verre transparent, une sorte d’aquarium immense contenait un nuage noir et pourpre que des éclairs de colère zébraient. Il devina que là était l’âme du Dragon. Des câbles et conduits menaient à l’aquarium, sûrement pour rendre l’endroit viable pour lui. Il trouva les cages, la table avec des bocaux, une amulette sur le bureau.
"Qui va là?"

Un homme était là, en faisant un bruit faits de cliquetis, de chocs sourds. Fao entra dans la labo, tenant l’arme devant lui en cas d’attaque:

"Si vous n’avez pas les enfants, je ne peux rien faire, dit-il.
– J’aurai les enfants, dit Fao."

Le bruit stoppa. Fao avança prudemment, s’approcha et se mit en face d’un Zobal d’environ 60 ans qui était tapi au fond du laboratoire. Il s’étonna: que faisait-il ? Pourquoi ne le voyait-il pas?
"Qui êtes-vous?, demanda le Zobal."

Fao scruta l’homme, vit par les opercules du masque de classe les deux cicatrices qui lui servaient d’yeux. Il demanda d’une voix blanche:

"Que vous ont-ils fait?
– J’ai aidé des monstres fanatiques, répondit le Zobal. Ils ont volé mon amulette et ils ont volé mon savoir-faire pour aspirer l’âme d’un Dragon à l’âme plus Noire que Rushu. J’ai tué.
– Les victimes sont mortes suite au processus?, demanda Fao.
– Non, elle ont été vilement assassinées, mais dès que je les libérais du Dragon."
Le Zobal soupira, se rassit dans son alcôve, trou putride creusé dans la roche.

"Je n’ai pu ni fuir ni combattre. J’ai déjà tenté de refuser de travailler, mais ils me tueraient et remplaceraient ! Au moins je savais que ma puissante amulette n’était pas perdue.
– Ne cherchez pas à vous excuser, répondit doucement Fao. On va vous sortir de là. Vous avez de la famille?
– Plus depuis longtemps, on m’a tout enlevé… Maudit soit le jour où j’ai laissé entrer un non-Zobal dans mon atelier…
– Je vais vous libérer, décida Fao.
– Attendez ! Il reste encore les enfants ! Il faut les retrouver et les libérer du monstre ! J’aurai au moins fait quelque chose de bien.
– Je sais, dit le sans-classe, je vais vous les apporter. Restez ici. Vous voulez quelque chose ? Boire, manger ?
– A boire, s’il vous plaît."

Fao regarda autour de lui, localisa une outre d’eau, il la prit et la porta au vieil homme. Il promit un retour rapide et fonça vers la sortie. Il arriva dans le hall de la Guilde, chercha une trace des enfants. Peut-être étaient-ils restés au Palais? Ce n’était pas du genre de Matta. Il s’apprêtait à se diriger vers les escaliers pour accéder au bureau quand surgit Jeana, entourée de tous les enfants. Elle s’écria:

"On te cherchait partout ! Je t’ai dit de rester là!
– Matta, Mona, appela-t-il en tendant la main. On a un Dragon à déloger."

Il dévala les escaliers avec les enfants aux talons, et tout le monde.
Arrivé au laboratoire, il avança les deux enfants au Zobal indigent, qui tendit les mains devant lui. Il tomba sur la tête de Mona, caressa ses cheveux, explorant son visage, s’arrêta sur ses épaules. Il déclara:
"Quelle belle Eniripsette que voilà ! Nous allons te retirer le Dragon pour le mettre dans un bocal. Il ne t’importunera plus."

Restant très gentil et rassurant, le Zobal attrapa l’amulette et commença le rituel. Les formules jaillirent dans l’espace et tonnèrent dans l’obscurité du laboratoire exigu, les flammes muettes et les éclairs tremblaient dans l’aquarium, quand un filet de fumée se dégagea de la fille, et dans un déferlement monstrueux un cri jaillit, de douleur et de haine, passa en filigrane dans les cœurs. La noirceur quitta le corps comme un ver luisant et alla se tapir dans la grande soupe noire.
"Tu te sens un peu nauséeuse, c’est normal. Tu iras mieux dans quelques instants. Bois un peu."

Après, il dirigea ses mains pour localiser la tête de Matta.
"Ah, un jeune Enutrof. Étrange, les Enutrofs sont très souvent en famille, il ne me semble pas avoir entendu parler de rémunération, plaisanta-t-il. Tout ira bien, je ne vous ruinerai pas, dit-il comme un secret, levant la tête vers Fao."

Il recommença le manège et le grand aquarium fut rempli. Comme si la recette était prête, les bourdonnements s’intensifièrent.
"C’est tout. Il devrait prendre forme maintenant."

Tout le monde tourna la tête vers la glace. En effet, parmi les orages furieux dans les ténèbres de la cage en glace, une ombre s’agitait et s’agrégeait lentement. D’un gouffre sépulcral sembla gémir les abysses de la terre, les ténèbres hurlèrent dans un rayonnement sublime. Le Dragon enfermé avait enfin sa forme qui déchirait les ombres, découpant un carton de nuit et de sang noir! Le Zobal tendit une main:

"Que voulez-vous, maître Zobal? demanda Fao.
– Une arme où enfermer cette âme !
– Une arme peut-être tenir le coup sans se détruire ? C’est un Dragon…
– On a réussi à mettre un Dieu dans des bouts de bois. Je mettrai un Dragon dans n’importe quelle arme."

Fao se tourna, demanda une arme. L’arc passa de main en main, jusqu’à lui. Il regarda l’arme. Dans ses mains, il ne bronchait pas. Pas de corde magique, rien, un simple bout de bois particulièrement bien taillé. Il soupira, puis tendit l’arc et le vieux sourit:
"Ah ! Un arc. Un bel arc m^me , un très bel arc. Il est parfait."

Il reprit l’amulette dans sa main et débuta une autre psalmodiation. L’instant d’après, après un nouveau déferlement, tout devint calme dans le laboratoire. L’ombre avait disparu de l’aquarium, mais l’arc brillait de volutes violettes, comme habité d’une volonté propre, il palpitait de lumière bleue. Le Zobal tendit l’arc avec un sourire.
"Recommandations habituelles, dit-il avec un sourire. Ne le mouillez pas, ne l’exposez pas à la lumière vive, et surtout ne le nourrissez pas après minuit ! "

Il rit, puis expliqua:
"Je disais tout le temps ça, en remettant un masque Zobal que je venais de créer. Malheureusement, je ne créerai plus de masques, dit-il en perdant le sourire. Vous pouvez me libérer?, demanda-t-il après un silence, montrant la chaîne qui le liait aux chevilles."

Fao s’exécuta et la file qui s’était agglutinée dans le couloir par manque de place, tourna talons et se dirigea vers dehors, Fao soutenant le vieux Zobal fermait la marche.

Dehors, la milice de Bonta emmenait les prisonniers membres de Guilde encore vivants. Peut-être, parmi elles, Lady-Liliam. Fao ne savait pas si le coup de Jeana avait été létal, ou si elle avait tenté de combattre et avait été tuée. Il soupira, pensa au Zobal qu’il soutenait.
Nana, son arc nouvellement maudit, marchait pompeusement, tandis que tout le monde se dirigeait vers le Palais, escortés par la garde.

C’était l’heure de déjeuner, mais aucun d’entre eux n’avait faim. Fao rampa jusqu’au lit de sa suite et y tomba, probablement comme tous les autres après un passage chez l’Eniripsa du Palais.

Chapitre 18

Il ne se réveilla que le matin suivant. A côté de lui, Jeana se réveillait tout doucement aussi.
Il se leva et après un passage à la salle de bain, se rendit au buffet. Là-bas, le prince Clarence mangeait avec simplicité:

"Alors, mon bon Fao, votre Guilde de routiers?
– Elle voulait détruire le monde, mon Prince.
– Alors je vais devoir vous décorer demain, dit-il. Ça vous va, l’Ordre du Cœur Vaillant?"

Fao demanda en balbutiant s’il était vraiment si méritant, un petit mouvement de recul trahissant à la fois sa gêne et sa fascination. Le Prince éclata de rire:

"Mon bon Fao, cette décoration n’existe plus depuis plus de deux cents ans! On va vous donner un petit office. Pas d’anoblissement, mais ça fait toujours plaisir.
– C’est un grand honneur, se contenta de dire Fao en tartinant son pain.
– Et… le Dragon alors ?, s’intéressa le Prince.
– Il a été emprisonné par un maître Zobal.
– Oui, je lui ai parlé hier, déclara le Prince. D’ailleurs, il sera hébergé ici, mais je doute que son état nous procure la moindre aide.
– Il pourra faire plusieurs choses, comme prendre un apprenti, proposa Fao.
– Haha, où trouver un jeune Zobal ici, qui ne soit pas jalousement gardé par ses parents !"

Il mordit avec vitalité dans sa viennoiserie, regarda Fao:

"Je veux dire, l’arc va rester chez votre sorte de servante; c’est une personne de confiance?
– Ce n’est pas du tout ma servante, clarifia Fao, c’est… juste un compagnon de route, une voisine. Nannerl."

Le Prince acquiesça compréhensif et se figea à l’annonce du nom.

"Nannerl de Lilia?, s’exclama-t-il. Elle est déjà noble, va entrer, pour sûr, dans l’Ordre des Gardiens de Shushus!
– C’est n’est pas un Shushu…"

La petite remarque minuscule de Fao n’enleva rien à l’éloquente et truculente décision de Clarence.
"Demain, mon frère, vous serez Pair et Nannerl sera Dame Nannerl, Chevalier de l’Ordre des Gardiens de Shushus!"

Et avec une grande tape sur le dos, Clarence se leva, s’excusa et alla vaquer à ses prenantes occupations de Prince avant même que Fao ne soit en mesure de formuler la moindre protestation.
Fao décida d’aller voir si Jeana allait bien, puis Kalaen qui dormait et enfin Nana. Mona dormait toujours avec la Crâette. Quant à Matta, il lisait dans un coin de la chambre qu’on lui avait donné. Fao s’assit sur le lit, en face de lui, le regardant.

"Drôle d’histoire, hein, Matta.
– Oui, dit l’enfant. Drôle d’histoire. Je me demande si mon père nous croira.
– Ton père ?"

Fao pensa à l’Eniripsa qui avait recueilli la mère de Matta.
"Ton père, Matta, je ne sais pas vraiment si c’est ton père. Je ne sais pas si c’est pour m’attendrir ou si elle le pensait vraiment, mais… ta mère m’a dit que ton père était un brigand de grand chemin, qui aurait profité d’elle."

L’enfant déglutit en lui lançant un regard horrifié, désolé.

"Il ne faut pas le dire à Mona, balbutia-t-il. Elle est trop fragile… On peut tout de même vivre chez lui?
– Tu ne veux pas retourner à Murof ?, demanda Fao."

Matta resta silencieux, le regardant, acéré. Fao comprit qu’à la première occasion, l’enfant quitterait Murof. C’était une occasion en or. Fao lança un sourire rassurant:
"Quoique tu choisisses, je veillerais à ce que toi et ta sœur soyez heureux. Allez viens."

Matta courut vers Fao en il le serra dans ses bras. Quand il finit le câlin, il se leva.
"Je dois allez voir ce que fabrique ma brâkmarienne de fille."

Il sortit de la chambre de Matta et frappa à la porte de Cyanne. A l’appel, il entra dans la pièce. Elle était assise à son bureau, penchée. Après un instant, il fit volte-face et ressortit.
La princesse Elaone recevait Jeana, ils discutèrent longtemps de l’issue des événements. Nana était aussi dans la conversation. Le Prince, lui, n’était nulle part. Fao les rejoignit, s’assit près de Jeana.

"Les enfants, disait Elaone, grandissent si vite !
– Oui, presque anormalement vite, plaisanta Fao. Oh, quand je l’ai vue dans cette combinaison Brâkmarienne, j’ai rosi jusqu’à la moelle.
– Ils se sont étonnamment bien battus, dit Jeana. J’étais venue pour les protéger mais… on était presque d’égal à égal.
– Et puis, la garde est vite arrivée, ajouta Nana, on n’a pas du tenir longtemps après ma flèche aveuglante."

Elaone suivait les échanges, enchantée et perdue à la fois, elle qui semblait n’avoir jamais réellement combattu écoutait ça comme des histoires extraordinaires. Elle demanda alors:

"Et les jumeaux? Ils retournent avec vous?
– Je ne sais pas. Peut-être va-t-on les retourner au père adoptif de Mona, proposa Fao.
– Fao, interpella Jeana."

Il se tourna vers elle pour la voir secouer lentement la tête l’air désolé. Elle avait parlé avec Lady-Liliam: peut-être lui avait-elle annoncé le décès de l’Eniripsa. Il se corrigea alors:

"Nous ne savons pas où les mettre. Retour à l’Orphelinat?
– Non, Mona ne supporterait pas, jugea Jeana. Pourquoi pas lui trouver une famille d’adoption?
– Oui, mais comment trouver?
– Il faut peut-être demander, dit Elaone."

Tout le monde se tourna vers elle, qui souriait. Elle fit une moue avant de dire:

"Clarence et moi ne pouvons visiblement pas avoir d’enfant. C’est peut-être l’occasion inespérée d’avoir des beaux jumeaux. D’un autre côté, ils sont bien à l’abri et proches de vous. Vous pourrez les voir quand vous voudrez.
– Le Prince accepterait ?
– Que n’accepterait-il pas?"

Fao poussa un soupir d’aise en échangeant un sourire avec Jeana. Il se tourna vers Nana, qui protégeait Mona depuis leur rencontre, elle semblait ravie aussi. Celle-ci arborait son arc sur les genoux, que tout le monde regarda un instant:

"Le maître Zobal m’a parlé de comment s’en occuper, dit Nana. Et sérieusement cette fois, pas sa blague incompréhensible, affirma-t-elle.
– Tu crois que tu vas bien t’entendre avec lui?
– Oh, ce n’est pas un Shushu. Tout le bruit que ça fait, c’est émettre une vibration, ou gronder parfois. Il ne parle pas. C’est la méthode Zobal qui a été utilisée, pas comme celle mise au point par Goultard pour les Shushus."

Elle était vraiment fière, et encore plus quand Fao annonça qu’elle allait être décorée. Mais soudain elle s’affola :
"Que la Grande Chasseresse me préserve ! Mes parents seront là ! Oh non, je ne veux pas les voir ! Ils vont me…
– Nana. Tu seras chevalier, enfin. Ils n’auront rien à te dire.
– Non, je sais, mais…
– Nann. Je serai là pour te défendre au cas où, dit Jea en montrant son bouclier. D’accord?"

Pas plus rassurée mais plus souriante, elle se tut. C’était l’heure de déjeuner.
Venu pour manger, le Prince écouta la proposition de son épouse d’adopter les deux jumeaux. En mâchant son tofu ventripotent, il regarda les deux jumeaux l’un en face de l’autre, respira longtemps, posa ses couverts, finit d’avaler, toujours en regardant l’assistance qui était pendue à ses lèvres. Visiblement, il aimait ces moments où tout le monde attendait sa réponse. Il sourit alors d’une oreille à l’autre et dit:
"J’en serais très honoré."

Tout le monde applaudit autour de la table, pendant que Clarence élevait la voix avant d’annoncer:

"Très grosse journée demain ! Vous avez intérêt à être au meilleur de votre forme.
– Que faites-vous cet après-midi, demanda Jeana?
– Vous avez une idée ?
– Au fait, vous me faites penser, dit Clarence. Le Havre-Monde.
– Oui, quoi donc?
– Vous… le gardez ?
– Je vous demande pardon ?"

Jeana interloquée n’avait pu répondre autre chose. Clarence sourit:

"Il faut bien que quelqu’un soit propriétaire.
– Et vous… ?
– Seulement les Guildes, apprit Elaone. Et puis, nous n’en avons pas vraiment besoin.
– Nous n’avons pas de guilde, annonça Fao. Et puis, nous avons notre ville."

Jeana et Fao échangèrent en regard, d’une silencieuse concertation, puis Jeana sourit:

"Vendez-le.
– A condition que l’argent vous revienne, décida le Prince.
– Parfait, s’enthousiasma Fao."

Finalement, Jeana se satisfit d’une promenade sur les domaines royaux qui entouraient le Palais, sans sortir de l’enceinte.
Le soir venu, après manger, Fao et Jeana entraient dans leur chambre. Sur le sol, sous la porte, une enveloppe. Fao la ramassa, regarda le destinataire: "Fao et Jeana".

Avec curiosité, il entreprit de l’ouvrir mais Jeana le prit d’abord et l’ouvrit, sortit la feuille et la déplia. Pendant ce temps, Fao étudia l’enveloppe en devinant le destinateur. Cette graphie, ce fusain un peu désinvolte : c’était Lady-Liliam. Il tenta de se pencher pour lire la lettre par-dessus son épaule, mais elle l’empêcha. Au final, elle le lut deux ou trois fois, surtout la fin. Le regarda longtemps, puis lui tendit la feuille. Il lut, son visage se décomposa et quand il finit lâcha le vélin qui voleta avant de toucher le sol avec une légèreté qui sonnait pourtant comme un coup de marteau irréversible.
"Tu pleures?, demanda-t-elle."

Le front penché sur le sol, il avait tenté de retenir ses larmes, mais elles roulaient sans qu’il les contrôle. Elle eu une moue attendrie, ouvrit les bras pour le prendre contre elle, il s’y réfugia.

Chapitre 19

Le matin venu, il se leva. La nuit avait été éprouvante. Ce matin, les cérémonies.
Dans le buffet, Jeana. Il s’approcha d’elle en souriant, déposa un léger baiser sur ses lèvres qui s’étiraient en un sourire. Il s’assit près d’elle et mangea. Nana venait, endormie à moitié, s’asseoir près d’eux :
"On peut dire que ça a déménagé cette nuit, dans votre chambre, dit-elle avec une voix rauque."

Jeana lui offrit de prendre un jus et de manger en silence, pendant que le sourire absent de Fao s’était éteint. Elle s’étouffa presque en faisant remarquer:

"C’était presque… toute la nuit !
– N’en rajoute pas, grommela-t-il. j’ai fait attention, c’était le temps que brûle une bougie.
– Un grosse chandelle, soupira Jeana. Et il a continué même après.
– Incorrigible, soupira Nana."

Fao fit une moue sombre et scandalisée, mais au fond il n’était pas mécontent.

Vers dix heures, une foule énorme était réunie salle du trône du palais royal, cette fois. Une population énorme de notables et divers nobles avaient pris place pour la distribution des honneurs et une fête qui allait se continuer jusqu’au soir. Fao et Jeana, habillés par le tailleur du Prince, étaient somptueusement vêtus, assis au premier rang, en face du roi et de sa proche famille. A côté de lui, Jeana se retournait toujours dans l’espoir de voir Cyanne, qui ne venait pas. Fao la rassura, lui demanda de rester calme.

A dix heures, le roi se leva et fit un discours remerciant les divers guildes et corps de métiers, les nobles et familles princières, les voyageurs extérieurs. Le silence se fit quand il fit une introduction sur la bravoure et la valeur des citoyens du mondes, puis quand il conclut d’une voix forte.
"La Nation reconnaissante appelle donc Faolin Naegling, ainsi que Jeananas H…"

Il se pencha sur le côté et demanda à son valet:
"Juste H?"

Après la réponse assurée du valet, il se tourna vers le public et continua:
"… appelle Faolin Naegling et Jeananas H à recevoir le titre de Pair de Bonta."

Pendant que les deux se levaient, un tonnerre d’applaudissement les étourdit et ils se sentirent flotter en se dirigeant vers l’estrade où on les attendait avec une impatience frivole. Il se pencha pour recevoir la distinction, le collier qui officialisait son entrée dans la pairie, tout comme son épouse. Fao et Jeana, rayonnants, saluèrent le public et allèrent s’asseoir à une table périphérique, perpendiculaire à celle du roi, entre le public et l’estrade.

Après un instant où Tout-Bonta commentait la nouvelle, le Roi fit le silence et annonça l’arrivée d’une nouvelle venue au sein de l’Ordre des Chevaliers de Shushus. La nouvelle provoqua un murmure qui s’étendit comme une traînée de poudre : tous les Shushus n’avaient-il pas déjà été enfermés ? Comme un Shushu aurait-il pu être ainsi perdu pour n’être trouvé et capturé que des siècles après la Grande Chasse au Shushus ?

Mais quand le roi imperturbable nomma Nannerl Lilia, l’intéressée se leva, au comble du bonheur. En habits de combat Crâ agrémentés d’une sorte d’armure de cuir souple, elle inspira un grand mouvement de surprise. Peut-être reconaissait-on Nannerl de Lilia, disparue il y a si longtemps et laissant ses parents sans nouvelles? La jeune femme s’avança, l’air serein et calme, vers l’estrade, où l’attendait un grand Iop aux airs hautains et bardé de décorations. Fao, quant à lui, cherchait du regard les parents de la future Chevalier.
Le Prince fit jurer fidélité à Nana, qui répéta chaque serment avec un sourire immense.
"Nannerl Lilia, agenouille-toi, (elle s’exécuta avec grâce). Par les pouvoirs magnanime des Dieux et celui terrible des Shushus que nous gardons, je te fais Chevalier."

Il prit l’arc posé sur un coussin par un valet qui parlait rapidement et le porta au niveau des épaules de la jeune agenouillée. Fao jeta un œil avant de rechercher les parents de Nana, qui devaient grincer des dents en entendant le nom circoncis de sa noblesse: l’œuvre autrefois de bois clair était maintenant faite d’ébène où voletaient des taches pourpres, comme des nuages. Il porta cérémonieusement l’arc devant lui en se corrigeant:
"Relève-toi, Chevalier Nannerl de Lilia, puisses-tu ne jamais avoir honte tes origines."

Elle se releva, prit l’arc que lui donnait l’officier, puis salua le public qui l’ovationna, et elle marcha vers Fao et Jeana et s’assit près d’eux, tout aussi rayonnante.

Quand le calme fut revenu, le roi se leva, annonçant l’adoption de Mona et Matta par le Prince. Après après présenté les jumeaux engoncés dans leurs beaux habits, le roi donna sa bénédiction à son fils et à ses futurs petits-enfants. Le Prince revenu à sa place, il prit une plume qu’on lui tendait et apposa sa princière signature sur la décision d’adoption.
Cette fois, les applaudissements furent couverts par la musique qui venait de l’orchestre : la fête pouvait commencer.
Fao et Jeana se levèrent, prêts à se jeter dans un Tout-Bonta en délire. Il se mettrait presque à soupirer tellement ce genre de cérémonies finissait par lui peser. Il s’approcha de Nana qui subissait des assauts de félicitations, se mit en face d’elle, la prit par les épaules, la regarda un moment avec un sourire irrésistible en coin.

"Chevalier.
– Pair de Bonta.
– Nannerl, dit une troisième voix inquiète."

Fao se retourna vers un grand homme émacié, un Crâ au visage sérieux et buriné, de denses cheveux châtain fournis, un œil vert et un œil bleu. A côté de lui, une dame, Crâ elle aussi, au visage particulièrement parsemé de tâches de rousseur. De son austérité qui semblait une habitude, il y avait une sorte d’irrésistible félicité et une mordante inquiétude qui cohabitaient en elle. Retournant à Nana, il la vit presque faillir en balbutiant:

"P…Papa, Maman…
– Ma fille, tu es là!"

Au grand étonnement de la jeune fille, la mère la saisit dans ses bras pour la serrer, tandis que son père les enveloppait toutes les deux. Fao fit un pas en arrière pour les laisser. Ils se lâchèrent tous les trois et il y eut un silence gêné. Puis:

"Nous sommes fiers de toi, c’est tout ce que je voulais te dire. Ma fille, je suis fier de toi aujourd’hui.
– Merci Papa."

Jeana arriva en renfort, soutint Nana en arrivant dans son dos, en face de la petite Crâette sévère. Celle-ci remarqua la Fécatte:

"Madame H, c’est un honneur.
– Honneur partagé, madame la comtesse, répondit Jeana avec chaleur."

Le grand Crâ dit d’une voix brisée:
"Tu … tu ne comptes pas rentrer à la maison ?"

Nana sentit la main de Jeana la prendre, dans les froufrous cachés de sa robe, et jeta un regard vers Fao, qui l’encouragea. Elle leva les yeux vers son père et dit sans ciller:
"Non Papa, je ne rentrerai pas."

Il soupira en marmonnant une formule à Crâ, la mère regarda l’homme avec désespoir. Mais Fao s’éclaircit la voix:
"Monsieur le Comte."

Ayant attiré son attention, il l’attira à l’écart. Le Crâ était bien plus grand, mais de la déférence qu’il portait au nouveau Pair, résultait qu’ils avaient une étonnante sensation d’égalité. Cela conforta Fao qui dit:
"Si vous trouvez Nannerl trop jeune et pensez qu’elle doit être protégée, alors il faut vous résoudre à lui faire confiance. Elle est forte."

Le Crâ hésita, sembla danser sur ses deux pieds, soupira et finalement dit:

"Vous la voyez régulièrement, n’est-ce pas ?
– C’est vrai.
– Alors… je vais vous demander de veiller sur elle.
– Mais…
– Écoutez, je sais ce que vous pensez: c’est une grande fille et elle est Chevalier, elle peut se débrouiller. Ce n’est pas suffisant pour sa mère et moi. Je ne demande pas grand chose, ne faites rien d’autre que… vérifier qu’elle va bien, qu’elle a ce dont elle a besoin.
– Je le ferai, lâcha Fao comme s’il avait perdu un pari.
– Elle n’a besoin de rien ? De l’argent ? Des conseils?"

Il semblait très concerné, il avait presque peur. Fao lui saisit le bras et montra Nana. Celle-ci, avec Jeana, racontait l’épopée à sa mère. Toutes les trois riaient, la mère était impressionnée. Fao décrit:

"Votre fille est heureuse. Elle n’a besoin de rien d’autre.
– D’accord, se tranquillisa le père. Autre chose : a-t-elle quelqu’un dans sa vie?
– Heu… je ne sais pas, pas vraiment, éluda Fao. Encore que…
– Vous pouvez me dire qui c’est ?, sursauta-t-il. Est-il de sang noble ?
– Monsieur, je peux vous assurer que c’est un jeune homme est très correct, bien que je ne connaisse pas sa famille."

Bien qu’il n’apprécie pas Robin, Fao pouvait bien faire ça à Nana: tenter de rassurer son père. Celui-ci sembla se calmer graduellement, avant de glisser:

"Une dernière chose: avez-vous entendu parler d’une épée qu’elle garderait peut-être chez elle.
– C’est le secret le mieux gardé de Murof, et je suis l’un des rares qui le partage. L’épée y est, en sécurité."
Le Crâ sourit largement, totalement rassuré:

"C’est un immense soulagement que vous gardiez un œil sur ma fille.
– C’est tout naturel, allez donc la rejoindre."

Après un dernier sourire, le Crâ se déplaça vers la jeune fille, pendant que Jeana rejoignait son mari:

"Alors, tu l’as rassuré?
– Oui…
– Alors tout finit bien.
– Très bien."

Jeana prit la main de Fao et ils regardèrent ensemble l’assemblée qui sautait entre petits fours et flûtes de champagne. Il eut soudain l’impression de peser des tonnes, de s’aplatir, Jeana le remarqua et demanda:

"Tu penses encore à ce qu’a écrit Lady-Liliam?
– Oui, avoua-t-il.
– Alors tu sais ce qu’elle a conclu, ce qu’elle a absolument voulu que tu fasses.
– Oui, marmonna-t-il."

Il pressa la main de Jeana, les yeux au loin. Elle pressa en retour, les yeux sur lui.

Fin !

 
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Score : 2

C'est fini ? Enfin quelqu'un qui finit quelque chose !
Par contre tu m'excuseras mais j'ai pas pu tout lire...

Déjà bravo pour ce que j'ai lu !

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Score : 4246

Hum enfin oui c'est un peu long je trouve pour l'histoire. C'est pour ça que j'ai fait une si courte fin.

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Score : 490

O_O

J'étais loin de m'attendre à ce que tu aies déjà fini de publier ton histoire Fao. Comme je n'ai pas fini de la lire (tu admettras que 19 chapitres, c'est gros à digérer en une seule fois), je réserve encore mes commentaires.

À une prochaine fois !

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Score : 593

Il faut dire que l'histoire était déjà terminée avant la création de ce topic, eh.

Et puis ça fait tout drôle de voir coolamarre poster ici, ça fait un sacré bail. J'ai pas encore digéré l'abandon de "À la rescousse des dieux" sad 

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Score : 4246

Oui, comme c'est du genre dangereux, les fins, je préfère finir avant de poster, c'est mieux ^^

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Score : 490

Désolée Sky >.<

Je crois que j'étais un peu trop jeune pour contrôler correctement mon histoire, même si j'aimais bien les personnages et l'ambiance comique qui se dégageait du récit. J'essaierai peut-être de la refaire un jour, qui sait ?

Je n'ai toujours pas lu le reste de ton histoire, désolééééééée.

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Score : 4246

Très désolée CLM, mais faut s'agiter maintenant !
Je conseille pas vraiment de te remettre à une fic trop vieille, plutôt faire un nouveau truc, au pire remasteriser totalement.

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