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Trackers Ankama

Les larmes de Freyja.

Par Tenebru 18 Janvier 2013 - 22:31:56
Prologue : Quand tout commence par la fin.



Ils se tenaient, tous deux face à la mer. La falaise s’ouvrait devant eux, un large horizon bleu envahissant tout l’espace tel un géant indolent. L’azur, l’azur à perte de vue.

Il crispa sa main sur la sienne, et déglutis. En bas, contre les rochers dressés comme des dents vers le ciel, la houle s’écrasait en un grand nuage d’écume. Des dents prêtes à les broyer.

Il releva la tête, et fixa le profil de sa compagne. Son nez légèrement retroussé ne présentait aucun pli, son front caramel était parfaitement lisse et son regard presque translucide fixant obstinément l’horizon, vibrant de volonté et d’espoir alors que le vent faisait onduler sa chevelure blanche autour de son visage rond de poupée. Tout en elle respirait la confiance, le courage, et le calme inébranlable qui régnaient dans son cœur. Il serra à nouveaux les doigts fins de la jeune Iop, qui leva les yeux vers lui. Aucune crainte, aucun doute dans ses prunelles couleur wakfu. Elle avait toujours été la plus courageuse des deux…

Il tenta de réfréner un frisson d’angoisse. Dans quelques instants, dans quelques secondes, tout serait terminé. Peu importe l’issue de leur acte, elle serait malheureuse. Il leva sa main droite, entrelaçant ses doigts recouverts de tatouages sacrieur avec les siens. Il sourit pour se donner du courage, mais elle ne lui rendit pas.Inexpressive, froide comme la banquise glaciale de Frigost. Même ses cheveux avaient l’éclat aveuglant de la neige…

Il posa lentement un baiser sur son annulaire gauche. Cette petite main, autrefois arborant une splendide bague ouvragée en bauxit pur, était maintenant marquée à vie par un simple tatouage, une arabesque noire qui enlaçait son doigt.

Une bague de fiançailles. Une promesse éternelle que ne rompraient jamais ni le temps, ni les hommes. Car ils étaient liés, tous deux, par une fièvre plus intense et plus puissante que la flamme éphémère de l’amour.

Au loin, on commença à entendre des cris. Il tourna le regard vers la plaine, au loin, le camp militaire en contrebas où l’on voyait de lointaines silhouettes courir de tentes en tentes. Un cor lança un long appel qui résonna longtemps. Un coup long, un coup bref, et un autre coup long.

La lettre D. D comme Déserteurs.

Pour la première fois, il sentit un bref tremblement secouer la main de sa compagne. Il crut avoir rêvé, un instant. Mais ç’avait été trop incroyable pour qu’il l’ait imaginé lui-même. Finalement, même elle, elle avait peur.

Il se sentit honteux,d’un coup. Il se reposait sur elle, sur sa force apparente. Toujours. Et il en oubliait qu’elle n’avait même pas vingt ans, qu’elle était sur le point d’abandonner toute sa vie pour lui, pour un homme mûr du haut de ses trente ans, un étranger à sa patrie. Il serra sa main, mais avec plus de douceur, de puissance maîtrisée. Il serra sa main pour la rassurer. Il avait si peu à perdre…

Un deuxième appel de cor résonna. Cette même lettre D qui ébranlait le campement. Oui, lui, Klaus Toryen, second du général des soldats de Bonta, Klaus le Brave, Klaus le Rempart que la puissance terrestre elle-même semblait porter, allait déserter pour une jeune étrangère.

Il se tourna brusquement et enlaça la jeune Iop, la serrant fort contre lui. Plongeant son visage dans sa chevelure pure comme la neige, il inspira profondément. Il ressentait tout si intensément, le vent marin qui fouettait sa peau nue, la puissance tellurique qui grondait sous ses pieds, le parfum boisé de sa compagne, et le corps si chaud entre ses bras puissants, si abandonné à lui qu’il aurait pu le briser d’un mouvement.

A présent, elle était à lui, uniquement à lui. Elle était sienne, pour toujours. Il la serra encore,cette jeune fille presque femme. Il voulait la serrer, la garder contre son corps, respirer son arôme troublant une éternité encore.

Ils restèrent ainsi longtemps. Combien de temps ? Une seconde, une minute, une heure, une année entière ? Il n’aurait su le dire. Jamais le temps n’avait semblé si long et si court à la fois. Une larme vint s’égarer sur sa joue, puis tomba sur la peau caramel de sa compagne alors qu’il enfouissait férocement ses doigts dans sa chevelure parfumée. Pourquoi devaient-ils choisir une voie si difficile, si cruelle ? Pourquoi ne pouvaient-ils pas vivre ensemble, au grand jour, heureux parmi les autres ?

Elle posa ses mains sur son torse nu et le repoussa, avec la même force et la même douceur qui l’avaient fait tomber. Ils se contemplèrent, yeux dans les yeux. C’était ainsi, le chemin qu’ils avaient choisi. Le chemin ardu et cruel du mariage. Un mariage bien cruel, qui pouvait mener à leur mort…

Le cor résonna,beaucoup plus proche. Le temps défilait beaucoup trop vite. Elle lança un regard vers le bas, vers le campement, et ses mèches couleur neige voilèrent un instant son regard. Sa voix résonna, comme arrachée à ses lèvres par le vent qui soufflait si fort.

« -C’est l’heure…

Des cris le sortirent brusquement de sa rêverie. Trop proches… Quelques mètres seulement. Il hocha la tête et se replaça face à l’océan, leurs mains étroitement liées, nouées à s’en déchirer.Fallait-il que la fin du conte soit si cruelle ?

Derrière eux, des voix résonnèrent. Il tourna la tête. En tête des troupes, seulement habillée d’un bustier et d’une jupe, une petite disciple de sacrieur rousse, ses cheveux courts agités par le vent, et ses grands yeux verts troublés d’une intense panique. La suivant de près, un éniripsa aux cheveux châtain, la peau métissée, ses yeux noisette agités d’un questionnement sans réponse.

Serrant la main de sabelle amante, Klaus donna une impulsion du pied droit. Calquant ses mouvements,elle le suivit, leurs mains serrées. La terre vibrait de puissance sous leurs pieds nus alors qu’ils courraient, tous deux, vers le rebord vertigineux de leur prochaine chute. Deux foulées, puis le vide. Son pied resta un instant collé contre la terre sa mère, la terre qui lui avait tant donné.

Il tourna à nouveau le regard vers l’arrière. La sacrieur rousse tendit la main vers lui, les larmes innondant ses yeux écarquillés, brillants de détresse, et elle poussa un cri que le vent emporta au loin.

Il sentit lentement chaque parcelle de sa peau se décoller de son élément, un déchirement intense lui arrachant une larme. La terre, sa mère. La terre qu’il quittait brusquement, peut-être pour la dernière fois. Sa puissance gronda sous ses orteils, faisant vibrer chacune de ses cellules… Puis plus rien.

Il était dans le vide.

Il se sentit tomber,étendant les bras, livrant son corps et celui de son aimée aux dents avides de la mer. Il pensa à cette présence à ses côtés, et ferma les yeux, le vent de sa chute fouettant cruellement son visage alors qu’il se rapprochait du bas de la falaise à une vitesse vertigineuse.

Il sentait, à présent,cette sérénité et ce calme absolu, cet abandon face à la mort. Ce courage qui emplissait son coeur tout entier.

Le cœur de Iop.

Il serra cette petite main nichée au creux de la sienne de toute sa force. Nul besoin de prier, à présent. Plus rien n’avait d’importance.
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Score : 2

Très belle histoire émouvante
(Premms tongue)

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Uaaaaah. J'aime.

-LMS- 

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PARTIE 1 : Le destin ne prévient pas.
Chapitre 1.

Le 10 Javian 946.

La bataille faisait rage. Partout des corps entassés, des hurlements, le son des armes qui s’entrechoquent et des sorts qu’on lance à tout va, à l’aveuglette. Un chaos indescriptible aux relents de fer et d’hémoglobine. Une odeur de sel, et de sable chaud.

Bonta a déclaré la guerre à Amakna pour gagner du territoire, et aujourd’hui, c’est la petite île ensoleillée de Poup qui est visée.

« -Par ici Klaus, hé !

Le sacrieur lança une fracasse sur un crâ trop proche de lui à son goût, puis sauta dans la tranchée, aux côtés de l’éniripsa qui venait de l’appeler. Une flèche explosive atterrit non loin de leur cachette, et Klaus grogna lorsqu’il sentit le sable soufflé par l’explosion se déverser dans son heaume. Il releva la visière et les multiples grains dorés s’échappèrent de son casque avec un bruissement discret.

L’eniripsa métis qui se tenait à sa droite se redressa, deux fioles à la main, et les lança sur un iop qui s’approchait trop vite des retranchements de Bonta. Klaus grimaça alors qu’un long cri de douleur retentissait, un doigt roulant dans la tranchée, mangé par la gangrène.

« -Orion !
-Mmh ?
-Tu pourrais garder tes saloperies ailleurs, merde ?! tonna le sacrieur en jetant le résidu de chair sur l’eniripsa, qui poussa un cri, sommes toutes, très viril en se tassant contre le sable.

« -Mais Commodore, c’est dégoûtant !
-Ca le serait moins si ça n’avait pas atterri sur moi !
-Jette ça, tu vas attraper des microbes !

Klaus lança un tatouage sur le petit truc immonde qui traînait dans le sable, et le jeta vers la dépouille du Iop Amaknéen avec une rapidité étonnante. Puis il se laissa retomber dos contre le sable, sa main droite serrée sur le manche de sa Broyeuse. Il sentait tout son bras le picoter, un sram plutôt doué lui y ayant infligé une profonde entaille sur toute sa longueur, provoquant une terrible hémorragie qui commençait à peine à se calmer.

« -Hé, Klaus ?

Klaus darda son regard gris dans les prunelles noisette de son voisin de tranchée, Orion. Celui-ci avait un œil à demi fermé, du sang coulant de sa tempe, et une longue brûlure barrant son torse, de l’épaule à l’estomac, couvrant la peau métis de cloques rouges.

« -Ca va pas, Commodore ?

-Aussi bien que toi, Orion…

L’éniripsa aux cheveux châtains rit un bref instant, puis rabattit la visière de son heaume devant ses yeux, saisissant plusieurs fioles à sa ceinture.

« -Repose-toi, Commodore. Moi j’y retourne !

Klaus n’eut même pas le temps de protester que l’eniripsa, battant des ailes, bondit hors de la tranchée, et fila vers les combats. Le sacrieur battit des paupières et donna un grand coup de pied dans le sable tassé de la tranchée.

« -Quel con. siffla-t-il en rabattant la visière de son heaume devant son visage.

Il savait bien qu’Orion était un eniripsa d’un niveau remarquable, et un alchimiste doué par-dessus tout, mais il était salement blessé et aucun médecin ne semblait être venu l’examiner.

Il se laissa aller contre le sable brûlant avec un soupir. Son corps semblait lourd, et poisseux d’un liquide puant qui ressemblait beaucoup à un mélange de sang et d’eau de mer, et tous ses muscles étaient courbaturés. Il grimaça en frottant son avant bras sans toucher l’entaille qui le faisait souffrir : soufflé par l’explosion d’une bombe de roublard, il avait été projeté dans la mer qui bordait la plage où se déroulaient les combats, et le sel marin avait méchamment mordu sa blessure. Depuis, il sentait son bras s’engourdir, l’entaille infligée par la lame d’un sram saignant sans discontinuer. Maudites soient ces dagues et les hémorragies qu’elles provoquaient !

Il décrocha sa cape de soldat et la pressa sur son bras, serrant les dents en tentant d’endiguer le flot de sang. Au bout de quelques minutes, il sentit son sang durcir dans ses veines, autour de sa blessure. Il grimaça en retirant le tissu souillé, et observa la blessure. Ses tatouages recouvraient la plaie à la manière d’une compresse étanche, tenant solidement les lèvres de la plaie liées ensemble, et le sang ne coulait plus. Au moins, la cicatrisation serait rapide et propre.

Une flèche harcelante atterrit dans la tranchée, à quelques pas de lui. Il se raidit au fond de la tranchée et s’accroupis, les sens en alerte. Au-delà de la tranchée, le bruit des combat retentissait, plus assourdissant que jamais. Il allait falloir qu’il y retourne…

Une seconde flèche tomba, plus près de lui. Plus aucun doute, un crâ le canardait. Ce n’était qu’une question de minutes avant qu’il ne le touche…

Quand un archer te vise, attaque-le lorsqu’il n’a plus l’arc bandé.

Autrement dit, il faut l’avoir dès que sa flèche est tirée…

Il inspira profondément, puis banda ses muscles, bloquant l’air dans ses poumons. Il n’aurait que quelques dixièmes de secondes pour agir. Tendant l’oreille, les nerfs à fleur de peau, il attendit.

Une flèche siffla à son oreille. Elle n’eut pas le temps de toucher le sable qu’il bondissait, soulevant une gerbe de poussière. La jeune crâ n’eut pas le temps d’encocher une nouvelle flèche. Prenant appui sur son pied droit, la chrage faisant vibrer son corps alors qu’il sentait la puissance tellurique gronder sous ses pieds, sous le sable, il sauta, et lança son talon dans le ventre de l’ennemie, puis l’autre pied dans son menton, faisant une grimace écoeurée lorsqu’il sentit les os se disloquer sous ses coups avec un craquement horrible.

La jeune Amaknéenne écarquilla les yeux avec un hocquet de douleur, se pliant en deux pour cracher un flot de sang sur le sable rouge. Il la cueillit à la gorge d’un coup de tibia, l’envoyant rouler dans le sable. Se retournant, il fonça vers un Iop salement blessé se faisant soigner par une petite eniripsa. Il rassembla ses forces, concentrant toute sa puissance dans ses jambes et, levant le pied droit, il l’abattit dans le sable.

La puissance terrestre gronda, résonnant dans tout son corps dopé par la chrage, et il sourit, parcouru d’un frisson d’une intensité sans commune mesure alors que la terre se réveillait sous le sable. Une colonne de pieux de pierre jaillirent de sous le tapis d’or, embrochant les deux amaknéens. Le Iop mourut sur le coup, le cœur broyé, mais l’eniripsa n’eut pas cette chance.

Il souffla longuement, reprenant son souffle. Plus loin, les combats faisaient rage, les combattants ferraillaient avec violence, le sable de Poup volant sous les assauts, parfois teinté de sang. Il se redressa droit, fixant l’eniripsa encore vivante.

La jeune fille, presque une enfant, ne devait pas avoir plus de quinze ans. Sa robe blanche était colorée d’un rouge sale, puant l’hémoglobine, et elle gémissait de souffrance, hocquettant alors que les larmes roulaient sur sa peau rose, son corps mutilé ne touchant plus le sol, empalé sur les pics. Un des pieux lui avait arraché l’épaule, son bras gisant au sol alors que son autre bras était percé au coude, un pieu lui avait percé la hanche et un dernier était profondément enfoncé dans sa cuisse.

Il ferma les yeux et décrocha la large épée pendue dans son dos. Les yeux fermés, elle ne pouvait le voir. Il leva la lame au-dessus d’elle, et elle ouvrit les yeux. Il fut frappé par son regard, de grands yeux bleus agités d’une terreur effroyable. Elle balbutia, toussant, le sang coulant de sa bouche, avec une voix suppliante.

« -P…Pitié !

Il abbatit sa lame, et le sol se colora de sang. Le corps s’affaissa dans les pieux, sans vie. Haletant, il recula d’un bond, sa Broyeuse s’arrachant au sable imbibé de sang avec un bruit de succion écoeurant. Il se retourna vers le cœur des affrontements, les deux mains serrées sur sa lame, les mâchoires crispées, son regard gris agité d’une rage sans précédent. Le vent marin vint ébouriffer ses cheveux noirs, les faisant battre sur sa nuque, avec un fort parfum d’iode et d’eau salée.

Ai pitié des faibles.

Fixant les ennemis, il leva son épée à deux mains, bandant tous ses muscles, et il se jeta dans le tumulte avec un hurlement de rage.

Un écaflip se retourna à son cri, et il abattit sa lame, lui arrachant la tête. Un allié se retourna vers lui, la visière de son casque relevé. C’était Orion, l’éniripsa à la peau mate et aux cheveux châtains. Il avait un œil fermé, sa ceinture à fiole était presque vide, et son bras droit pendait mollement dans le vide, rouge et enflé au niveau du coude. Il lança une fiole sur un Iop qui recula pour l’éviter, et sauta en arrière , son aile droite ne bougeant pas, froissée. Klaus se plaça entre le Iop et lui, sa lame heurtant celle du Iop Amaknéen avec un rugissement de fer terrible qui secoua les deux combattants.

« -Orion ! Replies-toi !
-Mais Commodore, je…
-C’est un ordre, soldat ! Repliez-vous immédiatement !!

L’eniripsa se figea au rugissement de Klaus. Il sembla hésiter un instant, mais une sram sembla surgir de l’ombre, la dague levée, et il ne put éviter la lame que par chance. Il fit donc volte-face, rabattant la visière de son heaume devant son visage avant de se déphaser, pour courir au milieu du combat pendant les maigres secondes pendant lesquelles il pourrait être intouchable.

Klaus se retourna vers le Iop qui lui faisait face, et il réfléchit rapidement. Ledit homme fit un sourire carnassier avant de lever le poing, qui s’entoura d’une aura de flammes, son épée bloquant toujours celle de Klaus. Le sacrieur pesa de toute sa force contre la lame du guerrier Amaknéen et, au moment où celui-ci allait le toucher de son poing enflammé, il relâcha sa force et recula d’un pas rapide. Le Iop, déséquilibré, entrainé par son élan, ne put qu’ouvrir la bouche avec un " Heing ? " perplexe alors que la Broyeuse du Commodore le cueillait au poitrail, l’empêchant de terminer sa chute en un seul morceau.

Klaus enjamba le cadavre et se jeta à l’assaut de la sram qui avait attaqué Orion plus tôt. Avec un rugissement féroce, il lui rentra dedans, ses épaules percutant les hanches de la femme qui était de dos, et il ceintura ses cuisses d’un bras en passant l’autre à son cou. La femme hurla, lâchant sa dague en portant ses mains à sa gorge, griffant les mains du sacrieur pour le faire lâcher. Klaus, sans hésiter un instant, se redressa et tira de chaque côté, vers le sol. La femme poussa un dernier cri avant de s’affaisser mollement sur son dos, la nuque brisée.

Jetant le cadavre sur un soldat trop proche, il saisit son épée à deux mains. Alors qu’il levait la lourde lame pour frapper, sa vision devint floue, et il sentit ses pieds quitter le sol.

L’instant d’après, son arme se plantait dans un mur de sable, lui en envoyant une gerbe dans les yeux. Il recula avec un grognement, et s’essuya les yeux, tentant d’enlever le sable imbibé d’eau de mer qui lui brûlait la cornée. Il entendait les bruits des combats assourdis, comme venant de loin, et le bruit da nombreuses transpositions à ses côtés. Clignant des yeux, il se redressa et observa l’endroit où il se trouvait.

« -Mais… !

Il était de retour dans la tranchée de Bonta. A ses côtés, tombant littéralement dans la tranchée, une silhouette roula dans le sable sans un cri, du sang marbrant le sol sableux sur son sillage. Ses bras recouverts de tatouages noirs tout du long prouvaient son adoration à la déesse Sacrieur. Klaus lui attrapa un bras et la remit debout sans trop de rudesse, mais sans douceur non plus. C’était une petite sacrieur rousse aux cheveux courts, d’à peine dix-huit ans, le visage parsemé de tâches de rousseur. Elle se tenait légèrement penchée en avant. Le vent marin souffla brusquement, plaquant les mèches de flammes à son visage.

« -Alishia, pourquoi m’as-tu transposé ?

Ladite Alishia reprit brièvement son souffle, avant d’esquisser un salut militaire bref, ses yeux verts se plantant dans ceux, gris, du Commodore.

« -Commodore Toryen, on a eu un ordre de repli de la part du Général Karvos.
-Mais… On était sur le point de gagner la bataille !
-On a eu trop de pertes, Commodore.
-Trop de pertes ? On était sur le point de gagner, je te dis !
-Navrée, Commodore. Je préfère désobéir à vos ordres qu’à ceux du Général.

Elle laissa sa main retomber et Klaus croisa les bras avec un air sévère.

« -Alishia, montre ton dos.

Elle releva la tête et se tint bien droite, serrant sa cape des deux mains, et le regarda avec un air apeuré.

« -Je vous demande pardon, mon Commodore ?
-Ton dos ! aboya Klaus, si fort qu’elle sursauta.

Elle se retourna avec hésitation, et il souleva sa cape d’un geste brusque. Sur son dos blanc se découpait une large, immonde écorchure. La peau avait été littéralement arrachée, trois points en haut de la blessure indiquant l’endroit où la chair avait été entamée en premier. Le tout saignait abondement, tâchant sa jupe grise d’auréoles rougeâtres, et une odeur de sang frais embaumait l’air depuis que la cape avait cessé de couvrir son dos. Il relâcha la cape.

« -Comment tu t’es fait ça, Alishia ?
-Un rapatriement via transposition il y a dix minutes. Un roublard m’a harponnée, et je n’ai pas pu me débarrasser du grappin autrement.

Klaus se massa un instant les tempes, puis il poussa un long soupir.

« -Vas à l’infirmerie, Alishia. On ne peut pas se permettre de perdre une unité de rapatriement, surtout un sacrieur avec la maîtrise de l’air.
-A vos ordres, Commodore.

Elle esquissa un rapide salut puis s’éloigna, empruntant la voie menant vers les tranchées arrière. Klaus retira sa Broyeuse du sable, la raccrocha dans son dos et suivit le même chemin qu’elle. Seulement, au moment où elle prenait le chemin de l’infirmerie, il bifurqua, allant directement vers une large tente à l’écart, plantée plus en hauteur pour éviter le sable.
Le centre de commandement.

C’était une large tente à la toile bleu marine, le blason de Bonta frappé en blanc sur la toile fermant la tente. Elle était adossée à une des rares falaises de Poup, et sur le haut de la tour naturelle était montée une vigie en bois. Le crâ y étant installé fit un signe amical à Klaus, qui y répondit par un signe de tête. Il tira la toile barrant l’entrée et pénétra dans la tente.

L’intérieur était assez sombre, mais une fée battait des ailes dans un bocal posé sur un tabouret, éclairant la pièce d’une douce lueur blanche. Klaus se raidit et fit un rapide salut militaire.

Au centre de la grande tente se tenait un Iop, portant un bouc grisonnant, les cheveux tirés en arrière, la peau claire, mais tannée par le soleil. Il avait entre la trentaine et la quarantaine, mais comme vieilli prématurément. Il portait une armure imposante, rutilante, mais totalement inadaptée au combat, une armure de parade en veuf-argent. Il leva son regard sur le sacrieur et lui adressa un hochement de tête.

« -Commodore Toryen, à vos ordre, mon Général !
-Merci, Commodore. Repos.

Klaus laissa retomber sa main et resta un instant dans l’entrée, attendant un signe du Iop. Mais le général restait concentré sur la carte du monde étalée sur la table, si bien qu’il finit par s’avancer de lui-même pour voir de quoi il en retournait. Sur la carte, des jetons représentant les différents bataillons des armées, oranges pour Amakna, mauves pour Sufokia, rouges pour Brâkmar et bleus pour Bonta. D’après ce qu’il pouvait voir, l’armée d’Amakna était largement avancée dans les terres de Poup…

« -Mon Général ?
-Que me vaut votre visite, Commodore ?
-Votre ordre de repli, mon Général…
-Ha ! Ca…

Le Général Karvos se massa la nuque d’un air ennuyé, son regard voyageant à différents endroits da la carte avant de se fixer sur la façade Nord de l’île de Poup, celle où se tenait le front principal en ce moment même.

« -Cette bataille est un véritable échec. Notre armée et l’armée ennemie se déciment mutuellement, et chaque nouvel affrontement ne nous apporte que quelques mètres de terrain que la bataille d’après a vite fait de nous reprendre… C’est une boucherie inutile.
-Sauf votre respect, mon Général, la bataille était sur le point de tourner en notre faveur.
-Comme presque tous les jours depuis quatre mois ? Non, non… On a besoin d’une vraie victoire, pas d’un gain de quelques ridicules mètres de sable…

Il sembla replonger dans sa réflexion, lissant sa petite barbe entre ses doigts en marmonnant quelques mots grossiers. Le silence, lourd, semblait s’étirer à l’intérieur de la tente, et l’on entendait dehors les plaintes des blessés, le remue-ménage des soldats qui courraient d’un lieu à l’autre, aidant les victimes et escortant les prisonniers de guerre.

Soudain, un soldat tira la toile de tente, entrant brutalement dans le centre de commandement. C’était un petit féca blond, la peau pâle, qui esquissa un salut militaire très raide avant de déblatérer à toute vitesse :

« -Mon Général, bateau inconnu sur le port ! Les occupants disent être nos alliés ! Votre présence est requise d’urgence, mon Général !

Les yeux vert sombre du Iop semblèrent briller d’une lueur ravie alors que ses lèvres se retroussaient en un sourire victorieux. Sans un mot pour le sacrieur ou le féca, il sortit de la tente, marchant vers le port, à l’est. Le petit féca fit un salut raide au Commodore, puis sortit en vitesse de la tente. Klaus resta un instant figé, puis il suivit le chemin qu’avait emprunté son supérieur.

Il marcha à travers le camp pendant une dizaine de minutes, les soldats s’arrêtant sur son passage pour le saluer, ce à quoi il répondit d’un signe de tête. Enfin, entre deux tentes bleues et blanches, il aperçu le ponton prolongeant la plage Est de l’île. Un petit Drakkar aux couleurs de Bonta y était accosté. D’une fulgurance, il s’y rendit.

Il atterrit directement aux côtés du Général Karvos, qui était en train de donner une chaleureuse poignée de main à un grand homme brun, aux yeux noirs. Klaus se redressa et détailla discrètement l’homme. C’était un Iop d’âge mûr, environ la cinquantaine, le coin des yeux marqué de petites pattes d’oie, et il portait des vêtements chauds rembourrés avec de la fourrure blanche. Sa peau abimée par le temps avait une teinte chaude de cannelle, sa barbe était si brune qu’elle paraissait presque noire, et ses yeux étaient d’un noir aussi profond que le carbone. Il était accompagné d’un crâ, de deux Iop et d’une personne emmitouflée dans un manteau épais, sa capuche rabattue devant son visage.

Le Général détacha sa main de celle du colosse et se détourna un peu, désignant Klaus d’un large geste de main.

« -Et permettez-moi de vous présenter mon Commodore, Klaus Toryen ! Commodore, je vous présente notre allié et notre meilleur atout, Njörd Jörmund et sa famille.

Le dénommé Njörd tendit sa grosse main avec un sourire sous sa barbe. Pour peu, on aurait dit le Père Nowel. Klaus la saisit et la serra avec fermeté.

« -Ravi, Commodore.
-De même, monsieur Jörmund…

Le géant lâcha sa main avec un rire rocailleux, et lissa sa barbe d’une paume distraite, alors que le Général Karvos se tournait vers Klaus.

« -Njörd est le chef du clan des Vanes des archipels de Frigost, et un combattant hors pair, j’ai souvent ferraillé avec lui lors de mon apprentissage. Ses fils aussi sont de redoutables combattants. Nous pouvons leur faire confiance pour gagner cette guerre.

Klaus haussa un sourcil d’un air dubitatif. Déjà, le Général Karvos se retournait pour désigner un à un les trois hommes qui se tenaient en retrait sur le ponton. Il désigna tout d’abord un crâ à la chevelure brune, sans barbe, les cheveux ramenés en une multitude de tresses sufokiennes, et sa peau mate l’aurait plutôt fait passer pour un habitant de Sufokia qu’un originaire des glaciers flottants de Frigost.

« -Tout d’abord Frey, fils aîné de la fratrie. Il va sur ses vingt-six ans, et ses flèches explosives ont souvent fait leurs preuves. Il ne rate jamais sa cible.

Puis, il désigna deux grands Iop, bien que moins grand que Njörd, aux cheveux d’un brun plus clair et à la peau métissée, leurs traits presque identiques. Mais si l’un portait un catogan serré et une mince barbe, l’autre était rasé de près et ses cheveux étaient rassemblés en une tresse battant ses reins à chaque pas.

« -Et voici Fenrir et Faêvir, les jumeaux ! Ils ont tous deux vingt ans et si Faêvir est l’un des Iop maîtres du feu le plus terrible que j’ai connu, son frère n’en est pas moins habile. Fenrir maitrise la force tellurique avec une habileté désarmante, presque aussi terrible que la votre.

Fenrir, le barbu, lui adressa un rapide signe de tête, et Klaus y répondit avec un mince sourire. Si le Général le disait, c’est que c’était vrai.

Enfin, le Général se tourna vers la personne emmitouflée dans son manteau. La personne attendit sans réagir, le vent marin agitant doucement sa capuche. Soudain un cor de guerre raisonna au loin. Ils se tournèrent vers le son et le Général siffla de mécontentement.

« -Ils nous ont pris la première tranchée…

Klaus posa machinalement sa main sur la garde de son cimeterre, la mâchoire serrée.

« -Mon Général, je demande la permission d’intervenir. Envoyez-moi sur le front principal.
-Ce n’est pas la peine.

Klaus sursauta, et se retourna vers la silhouette encapuchonnée, qui avait parlé. La voix était un peu grave avec de forts accents nordiques, mais c’était sans le moindre doute possible une voix de femme. Elle se tourna vers le son du cor, levant le menton. Un rafale de vent marin souffla, arrachant à la femme sa capuche et un cri de surprise.

Elle avait un visage rond, doux et lisse, comme si la neige n’avait jamais mordu sa peau cannelle. Encadrant son visage finement dessiné, de longues boucles couleur neige s’agitait sous le vent marin, retenues par un serre-tête bleu marine. Sur son front voletaient de petites mèches droites, coupées en frange sauvage, et ses lèvres fines avaient la couleur sombre des baies d’acajou à l’automne. Elle tourna son regard vers lui, rapidement, comme sans le vouloir.

Dans ses yeux aigue-marine ourlés de longs cils blancs, brillait une flamme qu’il ne connaissait pas, et n’aurait jamais cru connaître chez une personne d’apparence aussi fragile. Une volonté froide, et brûlante à la foi, et une certitude aussi implacable que le destin lui-même.

Elle rabattit vivement sa capuche sur son visage, rompant le lien. Klaus cligna des yeux, et détourna le regard, feignant de n’avoir rien vu. A ses côtés, le Général Karvos et les guerriers frigostiens, en plaine discussion, n’avaient rien vu de leur bref échange de regards. Le Capitaine tapota l’épaule de Klaus avec un soupir.

« -Ce n’est pas la peine, Commodore. La tranchée est perdu aujourd’hui… Sonnons la fin des combats, et préparons nous pour demain. Nous attaquerons à l’aube.

Klaus serra sa main sur la garde de son arme, puis la relâcha avec un grognement. Une défaite, encore… Ca ne s’arrêtait donc jamais ?

« -Bien, mon Général.
-Rentrez dans vos quartiers, Commodore. Je me charge du reste.

Klaus hocha la tête, et sauta du ponton, partant d’un pas raide vers le campement. Pourquoi le Général ne voulait-il rien faire ? Il était encore temps de récupérer la tranchée, pourtant !
Il serra le poing en arrivant à sa tente. D’un geste rageur, il tira la toile qui barrait l’entrée, et la laissa se rabattre derrière son dos alors qu’il pénétrait à l’intérieur. Il avait une tente seule, privilège des gradés du camp. Elle était minuscule, contenait à peine un lit de camp, un tabouret pliant sur lequel reposait une bassine en métal remplie d’une eau limpide, et une éponge, pour la toilette.

Il décrocha son imposante lame de son dos, et la posa contre le pilier de tente. La lame était épaisse, lourde mais bien affutée, et deux runes terrestres étaient enchassées à la base de la lame, brillant d’une hypnotique lumière émeraude.

Soupirant longuement, il se débarrassa de ses vêtements et les posa sur la garde de son arme, puis il fit de longs étirements. Il était perclus de courbatures, et son corps vibrait encore de la chrage accumulée au combat, et il se sentait fébrile, encore animé de la fièvre du champ de bataille.

Il se gratta le menton, regardant le lit de camp longuement. La toile épaisse était peu confortable, et irritait la peau, mais la plupart des soldats préféraient occuper cette couche inconfortable que le dol dur. Pas lui.

Il tira l’épaisse couverture de laine de son lit et s’enroula dedans, s’asseyant dos contre son épée. Il sentait la terre gronder à travers son corps, les runes enchassées sur son arme amplifiant cette énergie qui le parcourait tout entier, apaisant son esprit et son corps comme une mère apaiserait son enfant. Il poussa un long soupir d’aise en sentant ses muscles se détendre, murmurant alors que le sommeil venait doucement le prendre.

« -Bonne nuit, mère…
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Un très bon texte, et de bonne qualité ! Continue comme ça !

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PARTIE 1 : Le destin ne prévient pas.
Chapitre 2.
Le 11 Javian 946.

La nuit était encore déposée, comme une chape d’ombre sur l’île de Poup. Pourtant, une agitation inhabituelle régnait dans le camp, côté Bonta. Les soldats allaient, silencieux parmi les ombres, de tentes en tentes. A l’armurerie, on entendait le vague cliquetis des armes qui troublait le silence. De temps en temps, on chuchotait. Mais c’était rare, et les ombres humaines restaient, la plupart du temps, muettes. Une tension palpable pesait sur le camp tout entier.

Klaus, tout comme les autres soldats, était sur le pied de guerre. Il avait revêtu un pantacourt de toile brune, soutenu par la traditionnelle ceinture d’épines sacrieur. Dans son dos, attachée par un simple lien en cuir, sa Broyeuse semblait gronder, répondant à l’appel de la terre.

Il était droit, debout devant le point de rassemblement. Il prit une fiole en terre cuite dans une des poches pendant à sa ceinture, et la déboucha. Une petite fée en sortit, mais il ne la laissa pas s’enfuit. Il l’attrapa dans le poing, et leva le bras. Entre ses doigts filtrait de minces rais de lumière blanche, une lumière faible, mais parfaitement visible dans le camp où seuls régnaient la nuit et l’ombre. Un signal.

Bientôt, tous les soldats du camp furent rassemblés devant lui, les supérieurs devant, les simples fantassins en fin de ligne. Klaus observa les ombres rassemblées devant lui, puis baissa le bras, deux fois. Une fois rapidement, puis une fois lentement.

A comme Assaut.

Il rangea la fée dans sa prison puis tourna les talons. Dans le noir, on entendit un bruissement de tissus et un cliquetis d’armures pendant un instant, les soldats se dispersant à travers le camp. Le Commodore alla attendre devant une des entrées des tranchées de l’arrière. Derrière lui, une colonne de soldats ne tarda pas à s’amasser, les armes cliquetant à chaque mouvement des hommes. Il détacha lentement son épée de son dos, et, serrant ses mains sur la garde, il commença à s’engager dans le défilé de sable. Les soldats derrière lui en firent de même, un par uns. Il fallait reprendre la tranchée.

Ses pieds ne faisaient presque aucun bruit sur le sable froid. Il avançait, pas à pas, respirant lentement et le plus silencieusement possible. Les runes de son arme lui envoyaient de petites vagues d’énergie, dissimulées sous un bout de vêtement pour que leur lueur ne soit pas visible. Surprendre l’ennemi, quelques heures avant le jour, était la clé de leur victoire.

Il progressait lentement. Les minutes s’étiraient, interminables, alors qu’il s’engouffrait dans le dédale de tranchées, vers l’avant, les soldats le suivant de près. Quand arriveraient-ils à la tranchée principale ?

Il finit enfin par apercevoir une lumière au loin. Il serra sa prise sur la garde de son arme, et avança encore. Son cœur tambourinait dans sa poitrine, et ses mains tremblaient. Tout son corps était contracté, le moindre de ses muscles tendu comme un arc, prêt à bondir. Des voix lointaines troublèrent le silence, petit à petit. Des paroles, des rires… Qui allaient bientôt se changer en hurlements.

Il se stoppa, quelques mètres avant la tranchée. Les soldats derrière lui se stoppèrent de la même manière. Il tendit l’oreille. Quelques voix différentes… Plusieurs personnes. La lumière d’un feu de camp. Il crispa ses mains sur la garde de son arme. Il ne pouvait même pas évaluer combien ils étaient, là, à garder la tranchée… Il allait falloir tout miser sur l’effet de surprise.

Lentement, avec d’infinies précautions, il ouvrit la fiole contenant sa fée. La petite bestiole battit des ailes, et vivement, s’éleva dans le ciel, sa lumière ténue se détachant brièvement avant de se fondre parmi les étoiles. Levant les yeux, il vit d’autres lumières traverser de la même manière le ciel. Pour qui ne connaissait pas le plan, c’était une pluie d’étoiles filantes. Pour Bonta, c’était le signal.

Il s’élança en avant, la lame de son arme s’arrachant au sable avec un chuintement discret, et, en quelques foulées, atteignit la première tranchée, sans un mot. Seul le battement de ses pieds sur le sable aurait pu avertir les ennemis, mais alors, il était déjà trop tard… Il bondit.

Un premier cri déchira la nuit alors qu’il soulevait son épée pour l’abattre sur le premier garde, utilisant la force de son atterrissage pour le broyer. Le sang gicla sur le sable en une épaisse mare rouge, trempant ses pieds nus. Mais déjà, il bondissait à nouveau par-dessus le feu de camp, se jetant sur un écaflip malchanceux qui perdit un bras sous son premier coup. Il poussa un hurlement de douleur en tombant dans le sable, puis la lame mit fin à son agonie, lui arrachant la gorge.

Des cris résonnèrent rapidement dans la tranchées, les armes s’entrechoquaient, résonnaient dans la nuit. Les Amaknéens étaient en sous-nombre, et surpris au milieu de la nuit. Deux heures plus tard, alors que le ciel s’éclaircissait à l’Est, la garde Amaknéenne avait été décimée, et la tranchée redevenait Bontarienne.

« -Général, l’occupant a été décimé. »

Dans sa tente, Ed Kharvos sourit à l’annonce du messager de camp, une éniripsa de taille moyenne à l’allure androgyne, aux cheveux mi-longs châtains qui tombaient avec raideur sur ses épaules. Elle portait une tenue simple de cuir, avec une ceinture à fioles et quelques plaques d’armure légères protégeant son buste, ses avant-bras, ses épaules et ses tibias. Elle gardait le regard baissé en permanence, rendant ainsi l’identification de ses yeux difficile. Ses prunelles pouvaient sembler d’un brun commun au premier abord, mais à bien y regarder, elles étaient d’un rouge sombre avec de magnifiques éclats orangés. Ce pour quoi elle baissant en permanence le regard, ses yeux étant trop voyants pour une espionne comme elle.

Car c’était, en effet, une espionne d’Amakna au service du Général. C’était même la meilleure.

Discrète, d’allure commune et avec son physique oscillant entre une jeune femme un peu garçon manqué et un jeune homme efféminé, Ema Mordin’zer se fondait partout sans problème, et avait le don pour faire parler même les plus silencieux. De plus, elle maniait, à des degrés de maitrise de niveau moyen, l’eau et l’air, ce qui en faisait une soigneuse et une attaquante, selon le rôle souhaité. Elle avait aussi le don de changer de visage avec quelques touches de maquillage et teintures. De plus, qui aurait soupçonné une éniripsa, une disciple de la déesse la plus altruiste des Douzes, de pratiquer l’espionnage ?

Actuellement, sa véritable profession restait secrète, le Général aimant avoir un œil au sein de ses propres troupe. Pour cela, il lui avait demandé de jouer le rôle d’une messagère, ce qu’elle faisait très bien.

Le Général observa un long moment son espionne favorite, puis agita la main d’un air désinvolte.

« -C’est bon, Ema. Tu peux te retirer. »

Ladite Ema s’inclina prestement, puis sortit de la tente en trois pas, poussant le voile de tente en faisant tinter les deux dagues à sa ceinture contre ses fioles. Elle ne laissa aucun parfum sur son passage, ni trace sur le sol, ou marques de doigts sur la table. Elle avait appris avec un bon maitre.

Dehors, il faisait encore nuit, et le ciel s’éclaircissait à peine, signe que l’aube n’allait pas tarder. Elle se dirigea prestement vers l’armurerie. Une de ses dagues était ébréchée, et elle devait avoir une totale confiance en ses capacités à mettre hors-jeu un adversaire avant qu’il n’ai pu pousser le moindre cri, si on la découvrait.

Elle stoppa net devant la toile de tente. Elle avait entendu des voix à l’intérieur, elle en était certaine. Tendant l’oreille, elle reconnu la voix de ténor aux accents rocailleux d’un des Frigostiens arrivés la veille. Elle fronça les sourcils. Bizarrement, ces hommes étranges ne lui inspiraient pas confiance, surtout l’encapuchonnée. Après tout, ils étaient arrivés la veille, et visitaient le camp comme s’ils étaient chez eux, le Général leur servant de guide avec un peu trop d’enthousiasme à son goût.
Elle devait les surveiller.

Elle souffla longuement, puis se composa une expression rêveuse, qui conviendrait parfaitement à une timide disciple d’éniripsa spécialisée en soins. Puis, un léger sourire aux lèvres, elle poussa la toile de tente, se glissant à l’intérieur en accentuant ses pas, volontairement.

« -Timide, et peu adroite. » Décida-t-elle en voyant les deux jumeaux Fenrir et Faëvir.

Les Iops avaient, en général, une grande propension à protéger et aider les plus faibles et chétifs, lorsqu’ils ne vénéraient pas le même Dieu qu’eux. Leur sens de l’honneur et leur grand cœur leur dictaient cette conduite, après tout.

Elle se servirait donc de cette faiblesse comme d’un levier pour les côtoyer, et les pousser à lui accorder leur confiance. Peut-être découvrirait-elle quelque chose d’intéressant.

Les deux frères argumentaient avec le maitre armurier à propos de la qualité d’une lame, et de son équilibre. Le vieux maitre d’arme essayait de leur refiler une de ses moins bonnes lames, mais les deux Iops semblaient y connaître un rayon, et ne démordaient pas. Le plus mince à la tresse, Faëvir, voulait apparemment l’épée Solar qui trônait au fond de la tente, enfermée dans un écrin de verre ignifugé. Fenrir, quand à lui, réclamait un marteau de Grou, une sorte de marteau en demi-lune d’une grande robustesse. Et au fil de la discussion, les langues s’échauffaient, le ton montait alors que le vieil Enutrof refusait obstinément de lâcher plus qu’une Guillotine et une Dévoreuse de Shushus.

Ema décida d’intervenir avant que ça ne dégénère.

Elle se glissa derrière les Iops, feignant de s’intéresser à une Dague Eulasse, puis elle marcha sur un fourreau trainant sur le sol et poussa un cri perçant, tombant directement sur le dos de Faëvir, qui tressaillit à son contact. Celui-ci se retourna pour assaisonner la maladroite d’insultes, mais, prenant un air effrayé, elle recula, et s’appuya à un porte-armes qu’elle tira discrètement. Ce dernier se renversa sur elle, l’entrainant dans sa chute, et la dizaine d’étendards Chuchotés qu’il contenait ensevelit l’espionne, qui poussa un cri de détresse.

Aussitôt, Fenrir se précipita pour l’aider, relevant le meuble avec l’aide du maitre d’armes tandis que Faëvir, figé, observait la scène.

Il fallu bien dix minutes pour dégager les lourdes lances du corps de l’éniripsa. Fenrir réussit enfin à l’extraire de l’amas de métal, et la remit sur pied gentiment. Faëvir grimaça en voyant son état, l’air coupable.

Son œil droit avait pris une teinte violette, une lance avait déchiré son pantalon de cuir tout du long de sa cuisse, l’éraflant au passage, et elle arborait un air terrifié, lui lançant un bref regard avant de baisser les yeux. L’enutrof se précipita à ses côtés, lui prenant l’épaule avec sollicitude.

« -Ema, petite fée ! Tout va bien ? »

La jeune fille sourit intérieurement alors qu’une larme roulait sur sa joue, factice. Elle modula une voix fluette, celle qu’elle utilisait d’habitude dans le camp.

« -Je… je vais bien, papy… Juste quelques bleus. Ca va.

-Mais Ema, regarde-toi ! Tu es toute amochée, et tu as un cocard ! »

Ema écarquilla les yeux et réclama un miroir. Fenrir lui tendit l’épée trop brillante qu’avait essayé de lui refiler l’enutrof, et elle feignit l’horreur en voyant la tache violette sur son œil.

En vérité, c’était elle-même qui s’était composé cet état pitoyable. Alors que les lances la cachaient partiellement, elle avait pris dans une de ses fioles du jus de mure, connu pour sa couleur mauve tenace, et l’avait étalé autour de son œil et sur sa paupière, avant de donner un coup de dague dans son pantalon, au niveau de la cuisse, et de répandre de la poussière sur ses vêtements.

L’effet obtenu était apparemment très crédible, à en voir la tête des deux Iops et du maitre d’arme, qui la chouchoutait.

« -Je… Il faut que j’aille à l’infirmerie ! » Glapit-elle d’une voix paniquée.

« -Tout ce que tu veux, petite fée, mais dépêche toi ! Misère, ton joli visage…

-Je vais vous accompagner. »

Elle se retourna vers la voix. C’était Fenrir qui avait parlé, le plus grand des jumeaux, celui avec une barbe.

« -Non, ce… Ce n’est pas la peine. Je ne veux pas vous déranger…

-J’insiste, vous êtes blessée.

-Mais je…

-Ne faites pas de manière, je vous accompagne, c’est tout. »

Il lui passa son bras autour de ses épaules et la poussa vers la sortie, lançant un regard de reproche à son frère, Faëvir. Ce dernier serra le poing, regardant l’éniripsa baisser la tête dans un apparent signe de soumission. Fenrir poussa la toile de tente, et ils sortirent.

L’enutrof se tourna vers lui avec fureur.

« -Voilà ! Vous êtes content de vous ? »

Faëvir le fusilla de son regard le plus meurtrier, et sortit de la tente sans un mot, et sans une arme.

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Un excellent chapitre comme à ton habitude ! Accroche toi, on est avec toi !

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[Ha ben voilà voilà! Le troisième chapitre, déjà... J'essaye de ne pas faire trop long, que ce soit lisible. N'hésitez pas à me donner vos impressions, après tout, je suis là pour apprendre et m'améliorer! Bonne lecture!]

PARTIE 1 : Le destin ne prévient pas.
Chapitre 3.

Le 11 Javian 946, suite.

Dans la tranchée, c’était le silence. Le ciel s’éclaircissait au loin et l’on commençait à distinguer les tâches sombres sur le sable clair, seules témoins de l’affrontement sauvage qu’il y avait eu quelques heures avant à peine. Les soldats avait rapidement nettoyé la tranchée de ses cadavres, les exposants sur des croix plantées le long du trou de sable, crucifiés à la vue de ceux d’en face. Quelques gémissements s’élevaient parfois des instruments de torture qui bougeaient légèrement, signe que le crucifié était encore vivant. Et partout, une odeur entêtante de sang, de souffre, et de fer.

A la guerre comme à la guerre. On ne punit pas les soldats pour leurs atrocités, on les honore pour leurs victoires.

Klaus serra le pommeau de sa Broyeuse, accroupis dans le sable blanc, son regard gris fixé sur l’horizon encore sombre, à l’ouest. Le vent se leva, soulevant une multitude de grains de sable qui allèrent s’échouer sur la toile de son pantacourt. Le Général leur avait dit d’attendre son signal, mais pourquoi ?

La brise marine soufflait doucement à présent, soulevant la poussière sous leurs pieds, mêlant aux relents d’hémoglobine et de sueur une agréable fragance iodée dans une tiède caresse.
A sa droite, Orion frissonna, relevant sa visière pour fixer le même point invisible que lui.

L’ennemi.

On aurait juré qu’une grosse couverture de métal était tombée sur les épaules de chacun, comme un couvercle de pioulette-minute, les enfermant dans une atmosphère lourde d’angoisse, suffocante.

Mais l’ordre d’attaquer ne venait pas. Alors on attendait. Encore. Et encore. Et le temps s’étirait à l’infini, comme si Xélor avait décidé de tester les nerfs de l’armée Bontarienne.

Soudain, un murmure parcourut la tranchée de tout son long, une soudaine rumeur qui voyagea, et se répandit sur toutes les lèvres, comme une bouffée d’Opium. Chacun murmurait « Les renforts, les renforts arrivent ! »

Klaus vit s’animer le visage de son ami d’une lueur nouvelle, une liesse et un espoir qu’il n’eut pas le courage de briser. Comment lui avouer que les renforts se constituaient de quatre hommes, dont l’un déjà âgé, et une femme ?

Il se contenta alors de reporter son regard sur cette ligne trouble à l’horizon, plongée dans l’ombre, que le lever du soleil ne tarderait pas à souligner d’un éclat sanglant. Et le temps s’écoula encore, longtemps, tandis que l’agitation gagnait les soldats, à bout de nerfs dans cette tranchée sombre et puante.

Enfin, un murmure secoua les soldats, et Klaus redressa la tête. En tant que second du Général, il était sur un des points stratégiques de la première tranchée, au bord d’une des rampes d’accés au no-man’s-land qu’empruntaient les catapultes tirées par des Moogrons. La rampe d’accès était protégée par un mur de sable compact, que plusieurs sadidas avaient bâti en faisant pousser une multitude de ronces sous le sol sablonneux, soulevant un mur naturel renforcé par les lianes le traversant en tout sens. Couvertes par le sable, les plantes ne pouvaient pas être brûlées, et retenaient efficacement le sable, de sorte que nulle bourrasque ou tornade de plumes ne puisse le défaire. C’était un enchevêtrement de ronces et de sable, un mur naturel impossible à défaire.

Vers cette même rampe avançaient les Frigostiens, arnachés pour la guerre. Les deux frères jumeaux, Fenrir et Faëvir, tiraient une sale tête tous les deux. Ils se lançaient des regards furibonds et posaient en permanence la main sur la garde de leur arme, comme s’ils allaient dégainer à tout moment.

Klaus grimaça. On avait vraiment pas besoin de tension supplémentaire dans cette tranchée déjà étouffante comme une pioulette-minute… Il fronça d’autant plus les sourcils quand il distingua, en queue de file, la jeune femme encapuchonnée soutenant fièrement un étendard. Elle n’avait pas d’armes apparente, ni d’armure, du moins pas d’armure visible sous son gros manteau en peau de Mulmouth. Il se demandait d’ailleurs comment faisait-elle pour conserver cette épaisse fourrure sur le dos sous le soleil de Poup…

Il se décala pour les laisser passer alors qu’ils grimpaient sur la rampe d’accès. Dans la tranchée, le léger brouhaha des murmures s’amplifia, et Klaus sentit une certaine tension émaner de ses soldats. Comment leur en vouloir ? On leur promettait des renforts, et ils ne voyaient que quelques hommes arriver…

Le crâ, Frey, tailla rapidement dans le sable des petites marches du bout de sa dague, puis grimpa prestement vers le haut du mur pour jeter un coup d’œil au no-man’s-land. Il se baissa et se laissa ensuite glisser à terre.

« -Voie libre, Papa.
-Merci, Frey. »

Njörd adressa un signe de tête à la jeune fille encapuchonnée, et elle s’avança rapidement, l’étendard sans drapeau dans les mains. L’homme âgé lui prit des mains et y accrocha un drapeau que Klaus ne put voir tout d’abord. Il lui tendit.

« -Voilà. A toi de jouer, ma belle.
-Merci. » susurra-t-elle de sa voix de ténor en saisissant la barre métallique de l’étendard.

Curieusement, dans la tranchée, les bavardages diminuaient. Le manège des Frigostien intriguait, voire inquiétait les soldats de Bonta. Ils avaient l’air tendus, mais en même temps, confiants, sûrs de leur coup.

La jeune encapuchonnée, s’appuyant sur le manche de son étendard, gravit lentement la pente, et se campa solidement au sommet de la dune artificielle, les jambes légèrement écartées, visage tourné vers l’ouest, vers l’ennemi. Un vent tiède souleva brièvement son manteau, agitant les pans de fourrure blanche.

D’un mouvement, elle fit voler sa fourrure, qui tomba au bas du monticule, et quelques murmures surpris emplirent les rangs de Bonta.

Sous son manteau bleu et blanc, elle portait une cotte de maille qui tombait à mi-cuisses, sur sa peau caramel. Son buste était protégé par une sorte de plastron en titan, d’un gris terne, et des plaques du même métal couvrant ses épaules, ses avant-bras et ses mollets. Ses cheveux blancs tombaient librement sur son dos dénudé que le soleil levant caressait timidement, et sur son front trônait une parure en métal verglacé, orné de plumes blanches.

Elle étendit les bras, brandissant fièrement son étendard vers l’ennemi. Le drapeau rouge et blanc claqua, agité sous le vent marin, et Klaus put apercevoir le motif frappé sur le drapeau. Le symbole du Dieu Iop !

« -De quoi ? Un étendard de Bravoure ? » marmonna Orion à ses côtés, au moins aussi surpris que lui.

Klaus fronça les sourcils, serrant la garde de sa large épée. La tournure que prenaient les évènements ne lui plaisait pas, il flairait le coup tordu à des kamamètres. Laisser une jeune fille sans armes, seule à découvert face à l’ennemi ? Et puis quoi encore, un Wabbit en abratongues tant qu’on y est ?

Un vent de protestation secoua les rangs Bontariens. La longue attente, l’espoir déçu de recevoir des renforts et le manège tordu des nouveaux arrivants, tout ça avait poussé les nerfs des soldats à bout, et ils commençaient maintenant à craquer. Le grondement s’amplifia, et Klaus commença à jeter des regards pressant à Njörd, que ce dernier capta.

Quoi qu’il voulût faire, il fallait qu’il le fasse vite, et surtout, que ça marche.

Le Iop barbu hocha la tête et leva la main. Son poing se serra, du sable commençant à se durcir sous ses bottes. La Broyeuse de Klaus vibra entre ses doigts, et il comprit ce qu’il allait faire. Il maîtrisait la force tellurique !

Soudain, la tension dans le sol se relâcha, et Njörd asséna un puissant coup de poing au dôme de sable, qui fit trembler le sol, soulevant des gerbes de sables autour. Une violente secousse secoua toute la tranchée, Klaus plantant son épée dans le sol pour garder son équilibre alors qu’Orion, à ses côtés, tombait nez dans le sable avec un glapissement ridicule.

Au sommet de la Dune, la jeune Iop n’avait pas bougé. Un tourbillon de sable fin volait à présent doucement autour d’elle, tel une nuée dorée, qui la nimbait d’une aura rougeoyante alors que le soleil levant enflammé caressait les multiples grains de ses rayons. Son armure terne brillait sombrement d’un éclat pourpre, teintant ses cheveux d’écarlate.

Rouge comme la guerre.

Le soleil se levait dans son dos, à l’est.

Elle ouvrit la bouche, dans son aura guerrière. Tous se turent.

Elle chantait.
 
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