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[BG/Personnages divers] Il y a des histoires qu'il vaut mieux taire, parfois.

Par Gwennlili 22 Octobre 2017 - 01:29:34

Parfois, alors, elle rêvait de liberté.


 -   T'as encore fugué.

La falaise était flanquée contre le front ouest des jardins. Les vagues s'écrasaient avec force contre la face rocheuse du promontoire, la mousse crue délayée par le vent marin adhérant aux quelques blocs denchés qui ceinturaient l'escarpement. A l'horizon, les derniers rayons estivaux du soleil réchauffaient les eaux tumultueuses. L'herbe terne cillait sous la brise, peu éclairée sous le ciel voilé. Le haro incessant des salbatroces couvrant celui du littoral.
La fille, d'environ quinze ans, était fièrement campée contre un rondin émoussé par le courant et la bise. Recroquevillée, elle avisait l'étendue maritime avec insolence. Ses anglaises brunes fouettaient ses joues juvéniles et hâlées. Tout dans son regard trahissait un désir abstrus d'affranchissement.
Le garçon, de deux ou trois années son cadet, se tenait planté, droit, à deux bon kamètres de là. Il arborait l'allure dissidente et facétieuse de l'adolescent fripon. Ses boucles, et sa peau, tout aussi cuivrées que celles de sa camarade. Deux cornes cependant jaillissaient entre les mèches rebelles, et une longue queue fourchue fouettait l'air dans son dos.
La gamine n'accorda qu'un grognement à l'Osamodas. Après quelques secondes, chargées par la clameur des oiseaux, et le vacarme des vagues, il s'approcha. Tandis qu'il s'installa près d'elle, leurs épaules nues se frôlant, il s'annonça, d'une voix enjouée.

-   Toi aussi, t'as fugué.
-   Ton oncle va te tuer, Tobias.
-   Ton père va te tuer.
-   Ta mère va te tuer.
-   Tes frères vont te tuer.
-   La garde va te tuer.
-   La garde va nous tuer, Salma. Ton père travaille au palais.
-   T'as gagné.

Il parvint à lui rafler un sourire. Ses yeux d'un gris perçant sondèrent la demoiselle, avec application, un sourire mutin tiré sur les lèvres. Elle soutint son regard, de ses prunelles flegmatiques, et finit par abdiquer. Elle ferma les paupières, et laissa choir sa tête contre l'épaule efflanquée de l'adolescent. Il posa son front contre sa joue, écartant de ses doigts une bouclette intrusive. Le silence happa les deux enfants, la cacophonie volatile s'évanouissant dans le ramage mélodieux du ressac. Les minutes s'écoulèrent, apaisantes, seul le rythme indolent du remous des eaux emplissant les lieux.
Enfin, le gamin s'enquit.

-   Ton père te cherche partout, Salma.
-   Mon « père » ne cherche pas où il faut, alors.

Elle redressa le buste, se séparant de la chaste mais chaude étreinte du garçon. Il fit de même, sans la lâcher du regard. Le mot « père » avait été énoncé avec arrogance.

-   Rentre, Salma. Le soleil se couche.
-   Je suis fatiguée, Tobias. Fatiguée.

Elle se leva, et entama le pas, lentement, jusqu'au flanc tranchant de la falaise. Elle défia l'horizon, gonflant la poitrine. Il délaissa le tronc ébréché, et la rejoint. En silence, il l'observa, constatant sa figure effacée, et son air consterné. Elle reprit, les yeux braqués sur le lointain.

-   Je suis fatiguée de changer de famille comme de vêtements. D'être perdue, dans un monde qui n'en a rien à faire de moi. Je suis fatiguée de voir des gamins comme Fenrir disparaître. Fatiguée de ne pas pouvoir tous les protéger. Fatiguée qu'on m'oblige à être sage. Fatiguée qu'on m'empêche de penser, de danser, de vivre. Fatiguée de ce foutu pays. Fatiguée, Tobias.

Il avait perdu son sourire. Elle marqua une pause, s'interrompant le temps de pivoter vers lui. Sa main glissa, effleura ses doigts. Il les referma sur les siens, mais ne pipa mot.

-   Tu sais pourquoi ils ne veulent pas que je fugue ? Que je parte ?

Il agita la tête, bassement, de droite à gauche. Il savait, mais ne se permit pas de la couper. Elle comprit, mais s'obstina.

-   L'argent, Tobias. La garde d'un enfant adopté rapporte de l'argent.
-   Et s'ils t'aimaient, eux ?
-   Personne ne m'aime vraiment, Tobias.
-   Moi je t'aime, Salma.

Quelque part, la clameur des salbatroce reprit, un groupe de volatile prit son envol. La galerne fouetta leur visage, alors qu'ils se trouvaient face-à-face. Leurs dextres se rencontrèrent, leur dix doigts entrelacés s'étreignirent d'avantage. Dans le silence, dans leur mutisme, le cri débordant de leur cœur comblait la nappe du rivage. Ils se perdirent dans les yeux de l'autre, s'estimant, se jaugeant. Ils trouvèrent dans le sourire de l'autre la complétion de leur histoire, cherchèrent avec détresse comment adoucir leurs maux.
L'achèvement de leur rêverie fut violent.

-   Salma.

La voix, sèche, parvenait d'un point en amont, à une dizaine de kamètres. Ils rompirent l'échange visuel, pour considérer sa provenance. L'éphèbe, les dominant de quatre années au moins, exhibait avec suffisance une chevelure d'un blond paille, et la vigueur d'un disciple Iop. Il croisa le regard du gamin, froidement, et tendit une dextre autoritaire vers la gamine. 

Je n'ai jamais oublié comme elle s'est détachée de moi. Comme ses mains abandonnèrent les miennes, ni comme elle s'était avancée docilement, fidèlement, jusqu'à ce qu'elle l'eût dépassé. Nous nous sommes jaugés, longuement, lui et moi. Puis il lui a emboîté le pas, l'a escortée, jusqu'au bout du chemin sinueux. Je suis resté là, jusqu'à ce que leurs formes s'effacent. Le soleil se couchait.
Je les ai entendu rire.

Extrait de L'été 967, Mémoires, Tobias Hawkins Svas,
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Nice ! C'est prenant et bien écrit. C'est un pouce vert.
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[HRP] Merci ! La suite ce soir si tout va bien. [HRP]

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Le jour de ma naissance.
 
 La houle s'abattait mollement contre la coque du galion. Le roulement régulier des vagues berçait lentement le vaisseau. Le temps était clément, le soleil à son apogée au delà de l'étendue pentélique. Les voiles se gonflaient, soumettant les guindeaux, qui déjà tourmentés, grinçaient. Deux gabiers, affectés à l'entretien du gréement, tenaient en équilibre précaire sur la hune. Le calfat, un disciple de Sacrieur déjà âgé, passa sous un capot.

Entre les craquements des tontures, qui entouraient le pont principal, un groupe de jeunes gens se serrait. La femme, aux longues tresses sanguines, se tenait en retrait, près des palans. Un arc sombre était accroché à son dos. Cramponnée à ses bottes, et tout aussi rousse que sa mère, une gamine d'environ cinq ans. Était appuyée au pavois, une disciple d'Ecaflip bedonnante -vraisemblablement la domestique-. Elle portait contre le cœur une môme pâlichonne, assoupie. Blottie derrière ses jupons, une boule de poil pourvue d'une tignasse blonde épiait la scène.

Deux hommes surplombaient la cause de cette agitation. Aucun des deux n'approchait les trente ans. Le premier était debout. Dispos de constitution, allègre de faciès, blond au regard clair et perçant. Il refermait ses mains gantées sur le pommeau d'un rotin noble. Ses larges épaules témoignaient de sa robustesse, et son air digne et scrupuleux corroboraient sa simulacre aristocratique. Son compère, apôtre du Chanceux, se tenait accroupi. Coiffé d'un feutre brun, il exhibait un pelage alezan court et soigné. Tout dans son astucieux et félin regard dénonçait la finauderie narquoise dont il était constitué.

Aux pieds du groupe, le corps famélique, ruisselant, et nu d'un frocard Pandawa. Après considération minutieuse du latent, le félin épigone acquiesça.

« -   Il l'a échappée de justesse. Ta fille a l’œil, Séraphin.
-   Ma fille a six ans, Melvin. J'aurai préféré qu'elle ne soit pas témoin de cet odieux spectacle.
-   En attendant, il a l'air vivant. »

Le freluquet rescapé avait été dépouillé de ses effets, s'il en avait un jour possédé certains. Il était nu, comme un nouveau-né. Le bosco beuglait diverses manœuvres à l'équipage, et les deux mousses ayant interrompu leur travail pour suivre la discussion reprirent leur labeur. Séraphin leva paresseusement sa canne, et du bout, accota l'abdomen étique du naufragé.

« -   Il est bien maigre.
-   Un esclave, sans doute. On approche de Saharach après tout.
-   Quel âge lui donnes-tu ?
-   Dix ans, douze tout au plus. »

Soudain, un soubresaut secoua l'ingrat miraculé. Un mouvement de recul prit les femmes, en arrière, et la velue fillette trouva refuge sous les jupes de la domestique. La rouquine cependant, approcha. Dans une extraordinaire quinte de toux, le rescapé éructa une quantité considérable d'eau de mer. Le noble patricien écarta sa progéniture d'un mouvement du bras.

«  Ne t'approche pas, Invidia. »

L'enfant obtempéra, non sans contrariété. Melvin se redressa, exerçant une poussée zélée sur ses cuisses. Il ajusta l'orientation de son couvre-chef, un sourire certain sur les lèvres. Séraphin contempla le spectacle, de longues secondes, avant d'élever de nouveau la voix.

« -   Carol, passez Eva à Cassiopée, et dépêchez vous de trouver un lit à ce garçon. Ne voyez-vous donc pas qu'il a grand besoin d'un Eniripsa ?
-   Tout de suite, Monsieur ! »

La bedonnante gouvernante s'enquit d'obéir, et la gosse blonde fut emberlificotée d'un nourrisson. La friponne rousse s'était encore avancée avec sa nourrice. Le réchappé posa les yeux sur elle, alors qu'elle tendait une main potelée vers son visage. La mornifle que ses doigts reçurent freinèrent son mouvement. Séraphin baissa sa badine, intransigeant.

« -   Invidia, je croyais avoir été clair. »

Tandis que chacun retournait à ses activités, tandis que la petite suivait son hobereau de père, tandis que le Pandawa hâve se faisait transporter par deux matelots, les regards des deux enfants se croisèrent de nouveau. Et entre les braillements des marsouins, ils perçurent le sourire de l'autre.
Une amitié était née.
 
 Extrait de L'an 936, de Souvenirs d'un autre hiver, Eiden Lëd.
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Score : 311
Le portrait.
 
Quatre personnes. Deux hommes, deux femmes. Huit yeux, huit mains, quatre visages, quatre fantômes. Sur la toile écaillée figuraient quatre spectres, quatre souvenirs négligés. L'arrière plan terni soulignant l'émerveillement que sa contemplation extatique prodiguait. Le cadre, d'une jadis illustre nature, fatiguait sous le poids des années.

La première femme souriait paisiblement. Gracieuse, élancée, elle se tenait assise. Émaciée d'épaules cependant, elle manifestait le teint malingre et pâle du souffrant. Une boucle d'un carmin éclatant venait cacher sa tempe blanche. Son regard, d'un jade effacé, sa séduisante candeur, tout intriguait en son chaste profil. Modestement mais joliment accoutrée -une tunique calamistrée pourvue d'un péplum smaragdin-, la chute de marceline artistement tissue dessinait admirablement le galbe de ses jeunes hanches. Appuyée contre sa cuisse, la cambrure digne d'un arc reposait, et elle hasardait ses doigts délicats sur la corde. Son autre main était nichée dans celle du premier homme.

Impassible, il fixait le portraitiste, posant majestueusement. Robuste, il partageait étroitement la bancelle, les bras encaqués contre les flancs. Sa droite solidement postée sur la pomme miroitante d'un rotin distingué, il était affublé de son plus beau tartan. Sa pelisse, magnifique pièce jetée sur les épaules et d'un bleu ouatée, couvrait les revers chiffonnés de sa chemise de serge noir. On imaginait sous l'ourlet de la manche le crin hérissé qui couvrait sa chaire rose. Ses cheveux étaient rejetés en une crinière blonde contre sa nuque de mastard, passant sur l'épaule. La paume ouverte de la seconde femme y reposait.

Elle dévisageait, de ses prunelles sombres et veloutées l'auditoire, qui poserait une fois la représentation terminée ses yeux sur elle. Elle redressait fièrement la truffe, et la poitrine, dans son charme insolent de courtisane fauve. L'oreille tendue, légèrement inclinée, semblait jaillir entre le flot de boucles, légèrement poudrées, qui retombait en une abondante cascade sur les épaules et le col. Farouche beauté corsetée dans un habit de taffetas alléchant, son pelage argenté était serti d'un collier de corail remarquable.

La dernière silhouette troublait l'harmonie éthérée du portrait. Il se tenait en retrait, superbement penché à la droite de la muse rousse. Il avait vêtu sa robe alezan d'un complet en velours de bonne coupe, les manchettes relevés jusqu'aux coudes. Sur son front, filtrait l'ombre d'un chapeau ocre, à larges bords de feutre. Un sourire faraud et rusé, mais cependant discret, trônait sur ses lèvres. Ses mains appuyées sur l'accotoir, il me considérait, moi.

Je me suis arrachée à sa contemplation, j'ai ravalé mes larmes, et j'ai laissé le vieux disciple de Pandawa me reconduire le long de l'allée. L'évidence était là ; ce regard convaincu et impertinent, je l'avais reçu en héritage. Et secrètement, j'ai prié Ecaflip pour que l'enfant en mon sein n'y succède pas.

Journal de Gretta Aslov, page datée du premier Javian 955.
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