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[Journal] Le Livre de Razielle.

Par Lathyl01 17 Avril 2015 - 01:57:11
Réactions 147
Score : 773
Entrée 109 : 19/01/977
Assise dans l'herbe, entourée par une grande armée de petits bonhommes, j'ai un peu de temps pour t'écrire. La copine de Syrano a pris un sale coup à la tête. Ca ne saigne pas, mais elle est patraque, alors on la laisse se remettre.

L'armée des Wabbits a toujours suscité en moi un intérêt particulier. Chacun des soldats qu'elle contient est parfaitement au fait de ce qu'on attend de lui, et les unités travaillent dans une remarquable synergie, et surtout, une efficacité redoutable. Tu me diras, et ce sera une bonne question; que penses-tu de celle des Chuchoteurs ?
Eh bien, je l'apprécie non-moins, mais la manière dont ils subjuguent et exploitent les craqueleurs me rend malade. Leur île entière est faite de craqueleurs déconstruits; je n'exagère pas : quand on marche sur le domaine du roi Chuchoku, on marche sur des craqueleurs. Ils ont même laissé quelques têtes encore bien vivantes ici ou là, pour parfaire la sinistre plaisanterie. Leur armée est certes efficace, mais un brin trop monstrueuse à mon goût.

Mais Razielle, t'entend-je protester, les Wabbits ont envahi la terre natale des Lenalds ! Ils les torturent et les persécutent. 
Vrai. Les Wabbits sont cruels également, et ce n'est pas sans raison que la guerre civile se poursuit. C'est probablement même pour cette raison que j'ai emmené Syrano et notre fine équipe ici. Pour qu'il voie et apprenne de ses propres yeux, que l'aventure ça peut être franchement malaisant, révoltant, et mortellement dangereux. Pour qu'il apprenne face à des guerriers redoutables et coordonnés. Je veille sur eux, je les dirige, et occasionnellement j'abat un punition vengeresse sur un soldat un peu trop proche de porter un coup fatal. 

Et mon frangin étant un garçon passionné, sa copine de même, ils ont embrassé également ma cause, qui est celle de faciliter un brin la vie des Lenalds en portant de faibles coups dans les rangs Wabbits. Ils gagnent en expérience et aident une noble cause à la fois. Même Era, toute noire de peau qu'elle est (Vraiment noire, c'est rare, mais je ne te mens pas, ça lui va bien), a pâli de rage quand je leur ai conté les atrocités de l'invasion Wabbite. 
Nobles et justes causes à part, ce sont des soldats, et en bons soldats, ils sont bien équipés. Et j'ai toujours eu un amour particulier pour les trophées issus de cette île. 
En une simple phrase, j'ai tout à gagner à être ici. 

Era commence à se remettre. Il est temps de reprendre le mouvement, avant qu'ils nous tombent dessus. La bonne bise à toi, Journal !
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Score : 7554
Entrée 110 : 24/01/977

Il n'y a encore pas si longtemps, ami journal, je te disais que le monde n'attend pas. Il change comme il le décide et quand il le décide, et tant pis pour ceux qui ne sont pas prêts.

Les Nations se sont débarrassées de leurs avant-postes, les remplaçant par de véritables villes fortifiées, un peu à l'image d'Astrub, et je dois dire.. Ca fait étrange, de voir qu'il n'y a plus besoin d'aller fureter hors du monde pour trouver une vraie ville. Et ces villes sont un message. J'y reviens dans quelques lignes, à ça.

Tofu me disait tantôt que la construction de temples aux Divins était prématurée, et témoignait d'une trop grand confiance en eux-mêmes face à une force qui a jadis mis tout le Panthéon en déroute. Nous avons débattu un peu sur cela, mais dans le fond.. 
Dans le fond, je crois qu'il s'agit du même message que portent les capitales; Nous sommes encore là. Le Chaos n'a pas suffi, nous reconstruisons, et reconquérons les terres et leur faune, leur flore. Le monde. Il s'agit de l'espoir et de la formidable volonté de perdurer des Douziens, contre tous les obstacles, même un ogre qui a douze Dieux et de nombreux héros des temps jadis sur son tableau de chasse. Arrogants, nous sommes, mais la foi porte les coeurs, embrase les esprits, et je te le dis, nous avons foi en nous-même, parce que personne d'autre ne nous aidera.

Bien que l'épaisseur des murs sache être rassurante, elle sait également attirer la convoitise. Dans l'ombre des murailles se murmurent des plans de trahison. On entre le visage caché dans des arrière-boutiques éclairées à la chandelle. Ou alors, on est un Riktus. Avant de poursuivre, permet-moi de te donner une petite pikouze de rappel historique. 
Les Riktus sont des bandits tirant leur nom de leur symbole; un cyclope avec un immense sourire malsain, généralement peint sur leur capuche. Des siècles et des siècles en arrière, ils n'étaient que des saltimbanques sans le sou. Les détails me sont nébuleux, mais, de mémoire, après des essais ratés en musique, ils ont inventé un spectacle martial qui a fait exploser leur popularité. De bande à troupe, de troupe à clan. Le reste... Le reste, je me plongerai dans un livre d'histoire, et reviendrai te conter comment ils sont devenus des bandits mondialement célèbres à partir de là. Mais passons.

Il est de notoriété commune que, pendant bien des années, les Riktus se tenaient relativement à carreau. L'on entendait des rires au fond des mines, l'on voyait le bout d'une capuche gambader derrière un rocher. Tu sais que j'ai grandi à la futaie trouée, et j'en voyais parfois, mais uniquement de très loin.
Un beau jour, ils se sont rassemblés, des quatre coins du monde, pour créer une base flottante au milieu de la mer, au triangle des Bermudas. Ca a duré un moment. Ils ont bâti leur petite nation maritime, et, en dehors de rares excursions sur les nations, on en entendait assez peu parler. Mais c'est terminé, ça.

Hier soir, j'ai rencontré sur un coin de comptoir un certain mercenaire, du nom de Duncal. Nous avons parlé de sa volonté de créer une organisation, de comment se faire connaître. De mon côté, je lui ai parlé des problèmes du monde et surtout de ceux qui pourraient lui faire un nom.
Evidemment, les Riktus étaient sur la liste. Pourquoi est-ce évident ? Attend donc un peu.

Ils ont traîné leur île-nation jusqu'à Amakna et débarqué sur les plages du Sud. Des centaines et des centaines, sur le pied de guerre, leurs canons pointés vers les murailles. Ils ont des bombardes flottantes leur permettant de frapper n'importe où sur l'île, deux navires de guerre, des mines maritimes..
Je n'en croyais pas mes yeux la première fois, après que Tofu m'en ait parlé, quand j'étais partie m'en assurer. Duncal était sceptique aussi. Alors je l'ai emmené. Je l'ai emmené voir.
Cette nuit, sous couvert du ciel nocturnes, nous nous sommes faufilés le long des palissades, entre les patrouilles, au coeur de leur camp. Je lui ai montré les navires, les canons et la force colossale qu'ils représentent. 
Ils ont établi leur position sur toute la longueur de la plage Sud, au pied des murailles. Mon ami mercenaire n'en revenait pas.
Moi-même, j'avais encore du mal à réaliser. Encore des bandits. Encore sur ma terre natale. Il va de soi qu'entre ça, et l'agitation récente des craqueleurs, j'ai fais évacuer d'urgence les miens du manoir familial. Il est désormais vide, contre son flanc de falaise. Mes frères et soeurs sont chez d'autres frères et soeurs. Je demeure, installée en ville près de la taverne.
Et je bous intérieurement, à que fois que mon regard se pose au delà des murailles, vers le Sud. Je vois leur position, leur barge de guerre, et je fantasme à l'idée de les transformer en un colossal brasier. Amakna est ma nation, et les miens ont suffisamment souffert de malfrats en tous genre.
Peut-être que Duncal, s'il assemble sa troupe.. Lui et moi, peut-être qu'on peut..
Je ne sais pas.

L'armée et les bandits se font face dans un status quo qui durera... les Dieux savent. Aucune des deux forces n'est assez brave ou nombreuse pour lancer un véritable assaut la première. Moi non-plus, je ne suis pas assez brave. Je sais que les Riktus ne sont pas spécialement puissants, individuellement, mais ils ont l'écrasante force du nombre. Et moi ?.. Moi, je ne suis que moi.

Je suis partagée entre une rage brûlante et un calme désarroi. Parce que je hais la situation et que je sais que.. dans l'immédiat, je n'y peux rien.
Alors je réfléchis.
Alors je complote.

Alors.. je te dis à bientôt.


 
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Score : 773
Entrée 111 : 05/02/977
 
Mon ami journal, si l'on remonte dans tes pages, -assez loin, je te l'accorde-, l'on trouvera quelque part que je suis la gérante du cabaret de Mâcheville. Eh oui, encore aujourd'hui. Si je te parle de ça, c'est parce que j'ai été contactée à ce sujet par un certain Jack. Lui même souhaite acheter l'endroit pour le remettre en activité, avec l'aide de son groupe, la Kurozado. De toi à moi (et de moi à lui), je ne souhaite pas vraiment vendre le bâtiment; il fait partie de mon patrimoine, et j'aime savoir mon argent sous forme de terres, de constructions et autres formes dormantes. Je l'ai rencontré sur place, et nous avons longuement discuté. Il semble motivé, et je n'ai pas de raison de douter de ses intentions. Ainsi, je lui ai fais une offre de location, plus que généreuse, si je puis le dire moi-même. 

Ce cabaret a été instrumental dans ma croissance en tant que personne, et j'y suis attachée. C'est pourquoi je ne veux pas m'en séparer, mais aussi pourquoi je serais ravie qu'il se remette en activité. Monsieur Jack doit soumettre ma proposition à son organisation. J'aurais bientôt de ses nouvelles, sans aucun doute. S'ils font du bon travail et me prouvent qu'ils sont capables, qui sait, peut-être qu'une cession définitive n'est pas hors du champ des possibles.

Voila donc une chose. Une autre qui a attiré mon attention est le bruit d'un Enutrof râlant à qui veut l'entendre, à Bonta, qu'il y a.. des roublards dans les égoûts ? Je ne suis pas sûre à quel point le bouche à oreille a déformé ses dires, mais il semble convaincu que la ville va s'effondrer sur elle même. Et je suis allée voir, figure-toi, par pure curiosité. Je n'ai rien trouvé. Juste des égoûts, avec leurs odeurs d'égoûts. Karzale a entendu quelque chose de similaire, et lui non plus n'a rien trouvé en allant voir. Je lui ai dis qu'il s'agit sans doute des divagations d'un homme un brin sénile. Ce ne serait pas le premier. Mais je vais tout de même garder un oeil sur la rumeur, de loin, par précaution, et parce que je suis régulièrement à Bonta.

En parlant de Bonta et de roublards, il y a une semaine ou deux, j'ai rencontré un Sram, que je pense être inspecteur de la garde locale. Il posait -entre autres- des questions sur une "roublarde bontarienne", sans plus de détail, et, évidemment, j'ai tout de suite pensé qu'il parlait de Tofu. Sa rare compagnie m'est précieuse, et  je feins l'ignorance. Mais je ne peux m'empêcher de me demander si elle est liée aux râlages de l'Enutrof, elle qui m'a affirmé dormir dans les égoûts avant que je ne lui offre une chambre. Manigances-tu dans les égoûts, mon Tofu ? Hmm..

Dernière chose pour aujourd'hui; longtemps, l'accès à tes pages, et donc, à mes secrets et à la fresque de ma vie, a longtemps été interdit par un cadenas. Cela change aujourd'hui. Plus de cadenas, tu seras désormais scellé par magie. Ma magie. Et ce sort sera bien plus difficile à déjouer qu'un simple cadenas. 
Tu comptes à ce point, pour moi.

Un baiser sur ta dure couverture, mon attentif ami.
2 -1
Score : 7554
Entrée 112 : 07/03/977
Sans être ce que je pense, j'ai tendance à croire -ou à espérer ?- que parce que je pense, je suis.  L'on doute rarement de sa propre existence et ce n'est pas le doute, qui me pousse à te gaver de mes réflexions alcoolisées. J'ai un peu bu, que veux-tu, je n'ai plus l'habitude.
Je me sens légère. C'est mon verre et son niveau en baisse constante, qui me pousse vers toi. A lui la faute.

Je me sens.. donc.. je suis ? Affirmer "être" est un acte conscient, et je m'interroge sur la conscience, précisément. Comment dire ce qu'est la conscience ? Où part-elle quand on est inconscient ? Et où se trouve la nuance entre la conscience d'être, et la conscience des actes ?
Je sais que ma conscience ne se limite pas à ma certitude d'être, car, comme tout pratiquant des arcanes, j'ai souvent besoin d'étendre cette conscience pour manipuler le monde autour de moi. Et c'est dans ces moments là, que je dois faire abstraction de moi pour me concentrer sur le reste. Je ne pense plus, je n'ai plus conscience de moi-même, et pourtant, j'existe toujours. J'existe autrement, par et à travers d'autres moyens. J'existe dans un torrent de flammes, dans une légère brise, dans le craquement de la glace dont, en trichant, je l'avoue, j'emplis mon verre. Comme si je voulais mieux évaluer son vide. Son vide..

Car j'ai conscience du vide, également. Ou est-ce une illusion ? Est-ce que le Vide nous apparaît non-par évidence, mais par contraste.. par contraste avec ce qui est ? Avoir conscience des espaces négatifs, par élimination ? J'ai conscience du Vide, du moins, je crois. Mais.. Peut-on avoir conscience de ce qui n'est pas ? Est-ce que cela suffit à le faire exister ? A la manière d'un Dieu, il n'existe que si l'on croit en lui. Si l'on y croit pas, on ne le voit pas, si on ne le voit pas, il n'existe pas. Comme ce que nous ignorons ne peut nous blesser, la détresse existentielle du simple fait qu'une chose telle que le Vide puisse exister, son appel lugubre et envoûtant.. Ne nous atteint pas. Par extension.. Est-ce que je ne "suis" que parce que je crois en ma propre existence ? Ou est-ce la volonté des autres, qui m'on vue et croient en mon existence.. Le vide existe par l'absence d'existence qui le compose. Et moi, moi, comment et par quoi j'existe si ce n'est ma simple conviction ? 

Exister par son contraire, en voila, une idée.. Pas si saugrenue. Assez évidente, même, maintenant que j'y pense. Si tout le monde est riche, personne ne l'est, parce que la fortune n'existe que par son contraire, son contraire n'existe que par elle. Effacez l'un, et l'autre disparaît. 
...
Ai-je un contraire, qui m'emportera avec lui si jamais il disparaît du monde ?  Je ne veux pas disparaître. C'est une idée terrifiante, l'oubli. Et voila autre chose.
"J'ai oublié" veut dire "j'ai conscience de cette chose dont je n'ai pas conscience, son absence d'existence est là, je ne sais pas ce que c'est, mais c'est là.. parce que... parce que c'est pas là."

Je me sens idiote, Journal. Idiote car je n'ai pas conscience de ce qui fait que ma conscience est conscience. Répète assez un mot, et il perd tout son sens, il commence à sonner étrange, faux.. autre. Qu'est-ce que la...?

Le vide de mon verre alourdit ma plume et mes sens. Et je pense que c'est l'occasion parfaite pour me resservir une grande dose d'oubli. Non que j'aie envie d'oublier, mais je suis curieuse de savoir jusqu'où mes réflexions vitriolées peuvent trébucher.

Je ne t'infligerai pas la suite.

Avec affection, ami Journal.



 
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Score : 773
Entrée 113 : 31/01/978
De mauvaises intentions mais de bonnes raisons. De mauvaises intentions.. Peut-on jamais justifier nos mauvaises intentions par les raisons qui les motivent ? J’aimerais que la réponse soit simple et surtout qu’elle soit oui, mais le monde étant monde et ce depuis qu’il est monde, ce n’est pas si simple.
Tu te souviendras, confident de mes insignifiants tourments, de la page, ta page, sur laquelle j’écrivais avec mépris l’assaut des Riktus sur Amakna. Ce mépris n’a pas faibli. J’ai dû relocaliser ma famille à cause d’eux, car je refuse qu’ils demeurent sur une île ciblée par les canons des envahisseurs. Je ne les haïssais pas avant ça.

 Les problèmes d’Amakna avec les Riktus ne datent pas d’hier. On les savait là, dans leurs grottes et leurs tunnels, dans leurs mines, cachés, comme des rats. A leur place, car il n’y a de place sous le soleil pour eux. Du moins c’est ce qu’on pensait, ce que je pensais, jusqu’à ce qu’ils s’exilent au Triangle des Bermudas. Une nouvelle, t’avouerai-je, que j’avais accueilli avec le sourire et un certain soulagement. Tant-mieux, que je disais, tant mieux ! Qu’ils aillent faire leurs affaires loin des miens.  Non qu’ils soient les pires que j’ai pu rencontrer, ce n’est pas ça qui me froisse. Car j’ai connu des hommes et des femmes tellement pire. Tellement, tellement pire. Qui tueraient pour un rien, pour qui rien n’est saint ni sacré, sacrifiant tout ce que le monde a de bon sur l’autel de la cupidité.

En cela, les Riktus sont préférables. Ce qui m’horripile, m’exaspère et m’enrage, c’est leur persistance. Ils persistent. Ils ont toujours été là, longtemps avant moi et le demeureront bien après que la dernière fleur soit posée sur ma tombe. Ils n’en finissent pas de survivre, de s’adapter et d’évoluer. Et ils sont là, sur les plages de cette nation que j’aime tant.
Et ils sont là.. à Astrub également, désormais.

J’inspire.
J’expire
Je hais.

La haine. Un odieux sentiment, tu sais ? On dit que l’amour rend aveugle. Peut-être. Mais la haine rend stupide. Elle tombe du ciel et s’écrase contre ce qu’elle touche, et le recouvre, et bloque tout le reste. C’est facile, la haine, si putain de facile que c’en est répugnant. Tout le monde ne sait pas aimer, mais haïr est inné. Si facile.

Ce qui est bien moins facile, c’est de prendre son petit grattoir spirituel et de frotter cette couche de haine, pour redécouvrir ce qu’il y a en dessous, l’obturé, le caché, car si on n’oublie pas la haine, on peut en oublier ses raisons. Et la haine est suffisamment ignoble qu’elle ne puisse se permettre d’être injustifiée. Alors, mon cher… Alors, reprenons, veux-tu. Grattons. Gratte avec moi.Je hais. Qui ? Les Riktus. Pourquoi ? Parce qu’ils posé leurs sales pattes sur Amakna. Mais pourquoi, te demandé-je encore comme une foutue gamine curieuse. Parce que.. ma famille. La petite Gribouille, Arym qui a plus que souffert aux mains de malfrats, parce que.. j’ai travaillé dur pour leur offrir un semblant de sécurité, de stabilité, après la tyrannie familiale de ma mère.

Mais Razielle, me diras-tu, Razielle, ils ne sont plus à Amakna. Ils sont en sécurité, maintenant, et si les malfrats qui rôdent là bas sont moins nombreux que l’armée Riktus, il y a toutes les chances qu’ils soient aussi moins scrupuleux. Et c’est là que je te dis de la fermer, de te taire, je te le dis les mâchoires crispées et les poings serrés, parce que je sais qu’il y a au moins une part de raison dans ce que tu dis, et ça me fait me sentir idiote.
La haine est idiote. Elle est indiscriminée.
Et moi alors ? Est-ce que je discrimine ? Allons plus loin.

Echo. Un drôle de nom pour une drôle de petite. Une apprentie huppermage qui bégaie et bute sur ses mots à en faire rougir un discarré rayé. En toute franchise, je l’aime bien, cette petite. Elle sait des tas de choses que j’ignore, et elle a juste cet air de.. Je ne sais pas. Cet Air, tu sais ? De quelqu’un qui a de grandes idées. Peut-être qu’elle n’en a pas et que c’est moi qui m’en fais, des idées. Toujours est-il que malgré le caractère bref de nos discussions jusque là, j’ai décidé que je l’aimais bien. Du haut de son jeune âge, elle me tient des conversations largement plus fournies que ce bon Karzale peut me fournir, avec bien plus de réflexion qu’Abavi ne pourrait jamais en glisser dans les nôtres. Non que je leur reproche, à ces deux là. Je les aime toujours, mais j’ai désespérément besoin d’être stimulée, d’être défiée. Qu’on arrête d’être systématiquement d’accord avec moi, qu’on arrête de me sortir des foutues réponses génériques et passe-partout. Défiez-moi, dites-moi des choses nouvelles, mettez moi en tort, dites-moi que je suis une connasse et que vous me le dites par amour et par honnêteté.
Une gamine sait le faire. Pourquoi pas vous ?

Je m’égare.

Ce petit bout de femme en devenir, donc, est l’une d’eux. Les Riktus, j’entend. Et mon instinct premier quand je l’ai compris a été de simplement la jeter dans le même panier que tous les autres, dans le même panier que les deux que j’ai vu rôder dernièrement à Astrub, le même que tous les autres.  Ce panier qui voit ses occupants marcher sur une très, très fine couche de glace. Mais c’est facile, n’est-ce pas ? Si facile.
Parmi les grandes injustices de la vie figure celle, Ô si flagrante, de la naissance. J’en sais quelque chose, en vérité, mais nos propres galères sont si vite oubliées quand il s’agit de juger les torts des autres. On ne naît pas raciste, on ne naît pas en détestant les pauvres ou les riches, ou les diseurs de bonne aventure.
On ne naît pas bandit non-plus, par extension. On naît simplement parmi eux ou non. Détester Echo, une enfant, si subitement, pour avoir appris le contexte de sa naissance, sachant le respect que j’ai pour elle.. En voila, un revirement confus et brusque, et.. pas si sensé. J’ai bien fais de me taire, hier. J’aurais pu dire des choses blessantes. Des choses non-méritées. Bravo, Razielle, quel étendard moral tu fais à juger si brusquement une gamine pour des éléments entièrement hors de son contrôle. Pathétique démonstration pour une adulte, s’il en est.

La haine. Rend. Débile.

Poursuivons un peu, veux-tu ?
Ces deux autres Riktus, tu le sais, tu te doutes, tu le vois venir, que je les garde à l’œil dès lors qu’ils sont dans ma proximité. La encore, mon instinct aurait été de cogner sans réfléchir, à vue. Mais il est quelques éléments à garder en tête, comme le fait que, de un, je ne suis pas la loi, de deux, je ne les ai pas vu l’enfreindre, cette loi, et de trois…
Le clan n’est plus une menace pour ma famille.
Il faut que je martèle cette phrase dans ma petite tête de godiche comme j’ai martelé son contraire auparavant. Plus une menace. Pas pour eux, ni pour toi. Pour l’ordre public ? Oui, sans doute. Surtout si tout le monde réagit comme toi, ma grande idiote.
Briser la Paix est un crime en soi. Qu’importe si celui d’en face porte une capuche avec un grand sourire. Ils n’ont rien fait, ne leur fais rien, et s’ils font quelque chose, assure-toi que ton épée soit en bois avant d’aller joyeusement t’impliquer.

Ils ont envahi ma nation, oui, mais.. pensons un peu, toi et moi, pensons. Si j’étais.. Si j’avais passé ma vie d’abord dans les mines, puis sur un tas de planche au milieu d’un océan.. Comme je rêverais de terre ferme et ensoleillée. Jamais trop modeste pour prendre ce que mon cœur désire, je m’en saisirais à la première opportunité aussi.
Je comprend. Je les comprend. Ca ne veut pas dire que j’accepte, mais je comprend.
Je demeurerais civile, et s’il s’agit d’intervenir, je serai mesurée. Je n’en ai pas envie mais tu peux me croire, je m’y forcerai.
Echo ne mérite pas mon mépris. Et ces deux loustics non-plus, pour le moment, et même s’ils font un pas de travers..  Restons fermes, mais civils. C’est ce qui nous sépare des animaux. Pas de drame, pas de force excessive. Dur dur de vivre en harmonie avec le monde quand le monde te chasse systématiquement. Le bénéfice du doute trouvera sa place à mes côtés.

Je m’effraie parfois, à avoir besoin de si longtemps, à avoir besoin de coucher mes pensées sur papier pour en arriver à ce genre de conclusions, si évidentes une fois qu’elles se trouvent noircies sur ton fond blanc. Est-ce que c’est.. pareil pour les autres ? Est-ce que c’est inné ?

Encore une fois, mon ami, je te sers une entrée fort décousue et pas tout à fait cuite, moulée de la fonte incohérente de sentiments que je ne comprend pas vraiment. Indigeste, n'est-ce pas ?

Personne n’aurait eu la patience d’écouter tout ça, ces réflexions de comptoir, ces vérités générales et aux yeux de beaucoup, j’imagine, des évidences.J’ai d’autres choses à t’écrire, mais c’était plus important à mes yeux.
Ca m’a fait copieusement cogiter.. comme tu peux le voir. Je reviens vers toi bientôt avec le reste.

Merci.
3 0
Score : 7554
Entrée 114 : 13/02/978
Souvent, je me suis trouvée devant toi, la plume à la main, à désespérément chercher de quoi te parler. Etendues devant moi, tes pages qui me moquent par leur état virginal. Tant de surface qui ne demande qu’à être noircie et me raille de ne savoir y parvenir, comme l’amante désappointée raillerait l’amant qui n’a su la satisfaire. Si souvent, et pourtant, les raisons de la blancheur de ton papier sont inverses, ces derniers temps.
La panne toujours, juste par une cause différente.Je me suis assise plusieurs fois devant toi, dans mon bureau ou sur la table de ma cuisine, ou assise dans mon lit, et revenait cette insupportable question ; par quoi commencer ? dans quel ordre tout raconter ? C’est comme d’essayer de passer une porte à quatre de front. Trop de choses se bousculent, se volent la vedette et veulent être contées en premier.
Mais aujourd’hui, je suis ton amante, et par le panthéon, je serai formidable, et je ne quitte pas ce fauteuil avant de t’avoir comblé à n’en plus pouvoir.

Seule je suis et demeure, en partie par choix. Tu le sais plus que n’importe quoi d’autre, la disparition, puis la mort de Yushia m’ont vue passer par de nombreux endroits mentalement et moralement peu enviables. Ca a duré longtemps, et je ne suis pas certaine d’en être tout à fait sortie, et ce n’est pas comme si qui que ce soit était capable de générer autant d’intérêt qu’elle pour moi. Je me dis avec un doux regret que c’est pour le mieux. Chaque jour, je la laisse un peu plus derrière moi, et hier, j’ai finalement rompu le dernier lien, coupé le dernier pont.

Ce manoir que nous partagions, je le quitte sans me retourner. Je l’avais hérité d’elle, l’avais apprécié en sa compagnie, détesté en son absence, et enfin je le rend à cette guilde que je quitte, elle et tous ses absents, ainsi que ses nombreux avantages, ainsi que ce faible fil émotionnel qui me reliait encore à celle que j’ai aimé si longtemps. Adieu dans ma tête, adieu dans ces pages.Adieu pour de bon.C’est comme un poids qui me quitte, non sans me griffer en se retirant, mais qu’est donc une blessure de plus sur l’autel de la liberté ? Je saignerai ce qu’il faudra.
Crois-moi, j’ai de quoi saigner.

Adieu, te dis-je !

Et puisque l’on parle de mes amours, faisons le bien. Il y a longtemps que je n’ai pas aimé d’amour. J’aime de bienveillance et de compassion, j’aime avant qu’ils n’aient pu dire quoi que ce soit en retour, parce que, puisque je ne peux pas l’avoir, autant l’offrir. Personne ne s’inquiète de mes tourments et de mes maux. Peu importe. Laissez-moi m’inquiéter de vous.

Et il y a celles et ceux que j’aime physiquement également.. Là encore, personne n’a le goût de se soucier de moi. Des dizaines de fois j’ai offert l’extase sans la recevoir en retour. J’ai caressé et murmuré, et satisfait, et fait trembler et vibrer, et il s’agit là de mon cadeau à ces gens. Tant pis si ma frustration grandit, grandit tant que si elle était une personne, elle serait plus grande que moi, tant pis, car elle resterait toujours plus petite que ce brûlant besoin de donner, d’offrir, de chérir, ne serait-ce que le temps d’une fugace nuit.
Comme j’aimerais qu’on me touche, qu’on m’offre une étreinte bienveillante ou un mot réconfortant. Vous refusez ? Soit. Refusez-moi votre amour mais, de grâce, ne refusez pas le mien. Je ne saurai souffrir d’être ainsi blessée.

Une blessure pourtant, que j’ai infligé avec.. non avec froideur, mais avec indifférence à cette enfant, cette maudite Riktus aux grandes idées, en lui faisant le plus incivil des affronts ; refuser son cadeau, un cadeau modeste et attentionné de ceux qui me font normalement tant sourire.
Echo m’a fabriqué un petit bracelet. C’est adorable de sa part.
Et pourtant je l’ai refusé. Refusé l’amour offert et en échange brandi la blessure, l’insulte. Elle doit m’en vouloir. Je sais que moi, je m’en veux. Je ne pensais pas clairement. Je m’excuserai à la première occasion.

Ce qui m’a poussé à l’écorcher de la sorte, c’est ce voile régulier qui, sans jamais prévenir, vient se poser sur mes émotions. Décroché par un rien, il tombe et recouvre tout ce que je peux ressentir de bon, et l’étouffe et le dissimule. Ca ne dure jamais longtemps, mais le changement est si rapide qu’il peut désemparer. J’y suis habituée car j’ai grandi avec et pendant longtemps, il était tout ce que je connaissais, mais laisse-moi te dire, je hais cette habitude. Tant que demeure le voile, je suis apathie et indifférence à tout et à tout le monde.
J’ai abrégé la discussion avec Echo afin de limiter les dégâts, mais déjà je savais que je l’avais blessée. Bien sûr, ça ne m’a rien fait, sur le coup. Maintenant, j’ai mal. Pour elle. J’espère qu’elle me pardonnera.

J’espère qu’elle me pardonnera comme j’ai refusé de pardonner Abavi et sa démence. Depuis des années, je soupçonnais son obsession à mon encontre. J’ai décidé de chercher plus loin, d’en avoir le cœur net. Nous avons passé quelques nuits ensemble. Ne te méprend pas, c’était bien plus proche de la platonique cohabitation qu’autre chose, et bien qu’on ne s’était rien promis, bien que si peu s’était produit, je sentais déjà son hameçon s’enfoncer en moi.

Je voyais sa frustration à mes absences, et quand je lui ai dis que je ne souhaitais ni la blesser, ni lui accorder plus d’attention –en d’autre mots, je lui ai dis d’aller voir ailleurs- , elle m’a supplié. Supplié de la garder auprès de moi, de changer d’avis, elle a plaidé qu’elle préférait souffrir de mon absence qu’être seule et loin de moi, qu’elle s’y habituerait, et qu’elle choisissait la douleur d’être ignorée plutôt que la solitude. Elle parlait comme si nous avions passé notre vie ensemble. Une poignée d’heures, tout au plus.

J’ai essayé d’être douce et compréhensive, mais j’étais surtout inquiète, car j’avais raison ; l’obsession était réelle, et elle me regardait bien en face. J’en ai frissonné. Elle m’implorait d’ainsi la blesser au quotidien plutôt que de la repousser. Je n’ai pas les mots pour te décrire l’inconfort que cette idée générait en moi. Razielle d’il y a quelques années aurait sauté sur une telle offre de servitude émotionnelle, mais je ne suis plus ce monstre ; elle n’a pas besoin de se faire du mal comme ça, cette petite rousse. Elle a besoin d’aide.

Je ne te raconte pas la suite. Peut-être une autre fois, mais sache simplement que son cœur est brisé, et que je doute de la revoir de si tôt, et qu’on est passé très proche d’avoir un meurtre passionnel ou un suicide passionnel. Ou les deux, bout à bout. Drôle de soirée. J’espère qu’elle se soignera.

Mais du coup, seule, je demeure. Je ne poursuis même plus d’intérêts romantiques, car je n’en ai pas, mais on n’empêche pas une personne aimante d’aimer. Appelons ça ma petite constante, veux-tu ?
En ça, je suis fidèle à moi-même !

Et comme il s’agit de beaucoup de pensées offertes pour aujourd’hui, je reporte à la suite à bientôt ; au moins, je peux réfléchir au reste avec un peu plus de clarté. Et il sera moins émotionnel, ça, je peux te le promettre. Laissons juste passer la Saint Ballotin et ce qu'elle générera de bon et de mauvais dans ma petite tête.

La prochaine fois, je te parlerai; des grandes idées d'Echo, des moins grandes mais toujours intéressantes idées de Gregory l'Eniripsa, de ce que je vais de mes petites mains, et si tu es sage, on parlera de smarmots.

A tantôt.

 
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Entrée 115 : 15/02/978
 Chose promise, chose dûe, et pour une fois, pourvue. Je ne sais pas si ça se dit mais qu’importe, mon beau, mon doux journal, me revoila, et nom d’un bouftou rose, j’ai des choses à te conter. Incluant en partie mais ne se limitant pas à ce que je t’ai promis deux jours plus tôt. Mon honnêteté a ses limites !

 Grégory, Grégory, ce bon Gregounet. Gregoudoudou quand il s’agit de vraiment l’agacer. Il s’agit –répétition !- d’un Eniripsa que j’estime trentenaire, et je pourrais ne pas estimer et en être sûre si ma mémoire coopérait un peu, mais que veux-tu. C’est un homme calme et de conversation, qui a pour projet (déjà lancé) de créer ce que j’aime à appeler une métaguilde.
Assois-toi donc que j’m’en aille t’expliquer ça.

 L’idée, si je l’ai bien comprise, est de créer une guilde qui ait un pied-à-terre dans chaque nation ; une branche, une.. succursale, si tu veux ? et chacune aurait sa propre direction et ses propres ambitions, tout en oeuvrant pour le bien de la Guilde avec un grand G, qui, disons-le en passant, s’appelle Celastrus. Plusieurs petites guildes au service d’une plus grande dans laquelle elles sont incluses.

 Si tu savais à quel point je me sens maline, en disant métaguilde.
 L’artisanat, la récolte et le commerce étant incluses dans les intérêts poursuivis, c’est tout naturellement que Grégory m’a invitée à en faire partie, car, tu n’es pas sans le savoir, mes talents sont bien plus variés que la conjuration, et je suis bien habile de mes petites mains, sous caution que j’aie eu mon petit makafé d’abord. C’est qu’il y a des années que je travaille dur, très dur ! à être formidable.

 J’ai accepté, bien sûr. Je suis désormais sans guilde, et les rejoindrai dans les prochains jours. Miordor, pourquoi pas ? C’est un bon jour, le Miordor. Je ne garantis pas d’y rester, mais j’ai envie de voir et de contribuer, ne serait-ce que par sympathie pour Greg, et parce qu’il y a moult longueurs de temps que j’ai envie d’avoir une guilde active. Si au final, ce n’est pas le cas, je partirai. Aussi simple que ça.
 Moins simple, c’est de faire la transition entre ce sujet et le suivant de manière fluide. Vois ! Vois comme c’est un glorieux échec.
 Echo. La jeune Echo, la très têtue Echo qui parvient en même temps à être la très incertaine Echo. C’est une drôle..d’Echombinaison !
 …
 Je. Suis. Désolée.

 Echo la petite Riktus, mais pas la Magik, car elle me l’a rappelé et elle a bien fait de le faire ; n’est pas forcément Magik qui est Riktus. L’amalgame, cela dit, et si facile à faire qu’il en est injuste.
La petite Riktus qui rêve, c’est elle. Qui rêve d’un monde meilleur, de Riktus meilleurs et n’ayant plus recours au banditisme, de Riktus qui auraient enfin une terre d’accueil, plus aucun besoin de se livrer à la rapine pour vivre. Nom d’un Méryde, en voila, un projet ambitieux, porté sur de si frêles épaules. Et je dis ça sans moquerie ; c’est l’inquiétude qui meut ma plume. Elle est difficile à prendre au sérieux, toute débordante de vêtements trop amples, écrasée par eux, toute bégayante qu’elle est, brandissant l’étendard d’un monde meilleur au devant de bandits historiques, et pourtant, sérieuse, elle est.

En toute franchise avec toi, j’ai foi en elle, et c’est cette foi qui me pousse à m’inquiéter, car elle pourrait bien y arriver, à créer quelque chose de nouveau pour les Riktus. Le souci, c’est que, comme dans tous les jeux de pouvoirs –car le pouvoir sera impliqué tôt ou tard si elle concrétise ses idées-, il faudra faire face aux conservateurs, qui veulent garder leurs manières de vivre intactes, aux opportunistes, qui jamais ne renonceraient à manipuler une pauvre enfant pleine d’espoir pour avancer leur propre agenda, et au pouvoir en place, détenu, si je ne m’abuse, par le tristement célèbre Maloboss. Oh, et permets-moi de saupoudrer par-dessous tout ça un peu de « reste du monde », des gens comme moi il y a peu encore, qui n’auraient aucune tolérance face au moindre dérapage. Et des dérapages, intentionnels ou non, il y en aura. De toute façon.

 Comme tu peux le voir, les chances ne sont pas exactement de son côté. Mais si tu veux mon avis, l’assaut des Riktus sur Amakna est simplement un geste désespéré, résigné. Le Riktus est en voie d’extinction, et il a dû agir drastiquement pour survivre. Donc, en parlant de chance.. C’est peut-être elle, la leur, la dernière.

 Beaucoup de pression pour une jeune enfant. Je ne peux que prier qu’elle soit bien entourée, de gens qui ne profiteront pas d’elle. Je n’ai aucune confiance en cette idée, mais j’espère tout de même.

Brave gamine.
 Elle m’a fait un gâteau –fort délicieux d’ailleurs, quoi qu’un petit arrière-goût de culpabilité- pour.. « compenser » le cadeau que j’ai refusé. Et pourtant, je me suis excusée, platement et avec tout le sérieux du monde. Mais elle n’a rien voulu entendre.
Brave gamine têtue.

Je l’ai prise dans mes bras. Elle a détesté ça, j’en suis certaine, mais l’impulsion était trop forte.

 Parlons maintenant d’un petit projet que j’ai commencé à mettre en œuvre il y a de cela bien longtemps. Environs un an, si je n’m’abuse.

Tu n’es pas sans savoir, Ô réceptacle de mes moindres complaintes, que j’ai perdu Gyf, mon tofu bien aimé, quand le climat est parti en vrille. Je n’ai jamais eu le cœur à la remplacer, car il est pour moi irremplaçable, alors je me suis mis en tête d’y substituer quelque chose qui ne mourrait pas.
J’ai longtemps caressé l’idée de capturer un Mékarbac et d’en faire mon messager. Et je te vois venir, à brailler toutes les raisons pour lesquelles c’est une mauvaise idée. Je sais ! Je n’ai pas les compétences pour les reprogrammer, ni pour les entretenir, et rien de garantit que je pourrais en capturer un. Certes.

 En parallèle de ça, j’ai commencé à travailler sur une idée qui n’était, au départ, qu’une de ces idées qu’on essaie par amusement, sans y croire une seconde ! Mais je suis aussi peu douée en mékanique et mékatronique que je suis experte en arcanes et en conjuration. Cette fameuse idée, c’est un oiseau de pierre.

Stupide, comme idée, n’est-ce pas ? Ooooh oui. Stupide, mais qui commence à prendre forme.
Au cours de l’année passée, j’ai joué à la ramasseuse de cailloux, à Amakna. Les craqueleurs perdent toujours des petits morceaux, au gré des chocs, des conflits et autres frictions. Et je me suis fait un plaisir à rôder parmi ces géants de pierre –discrètement, bien sûr-  pour collecter leurs petits débris, et les tailler, dans la mesure du possible, et les polir. Des mois durant, j’ai procédé pièce par pièce, m’appuyant sur un patron de ma propre et, dois-je l’admettre, talentueuse création, façonnant tour à tour des pattes, une tête, un semblant d’ailes, jusqu’à avoir toutes les pièces de mon oiseau.

 Les craqueleurs étant des créatures étroitement liées à la Terre du monde (on en reparlera), ils en conservent, même après leur mort, une empreinte arcanique, qui ne s’efface jamais vraiment. Plusieurs semaines d’expériences –et de LONGUES révisions en géomancie- m’ont permis de confectionner un glyphe de ma propre création, un glyphe qui permet d’assimiler la magie résiduelle de ces grandes créatures et de l’associer à la mienne, nouant ces deux fils éthérés dans un lien suffisament solide pour tenir mon projet ensemble (J’étais pas première en Sigilologie pour rien). Très littéralement, que ça tient ! Si les morceaux de mon oiseau de pierre l’évitent généralement à un pouce les un des autres, ils s’éloignent peu, rarement, et surtout, reviennent toujours en place !

 Tu n’as pas idée, pas la moindre idée, de la joie explosive que j’ai ressentie quand je suis enfin parvenue à se résultat ! Ca n’a rien à voir avec la géomancie commune, où l’on manipule une masse inerte ! Il s’agit là d’apprivoiser des siècles, voir des millénaires de vécus différents, et de les accorder dans un diapason tellurique. Je suis fière, journal ! Très, très fière !
 Mais c’est juste un tas de cailloux flottants, en l’état.

 Eh oui. Il est encore inerte, certainement pas vivant –et ne le sera jamais-, et je ne suis pas encore capable de le faire bouger. Il demeure immobile, ses pièces flottant paresseusement les unes près des autres, dans son petit halo verdâtre, le tout dans un bocal, dans mon bureau.
 Je suis encore à l’étude, assidue comme une tête de classe, pour comprendre comment je dois établir un lien plus profond, pour que l’entité entière, et non juste telle ou telle pièce, m’obéisse de concert. C’est une machine glorifiée, si tu veux, que j’ai créée mais dont le fonctionnement exact m’élude encore. La clef est en moi. Malheureusement.. Mes essais à cet égard se révèlent encore infructueux. Je poursuis mes expériences.

 Et j’aurais volontiers continué à técrire, mais l’horloge tourne et j’entend le pas précipité du temps qui me rattrape. Je vais vite, très vite ! Mais pas si vite quand même.


Oh, et je dois te transmettre un bisou, de la part de tous les bouftous ballotins du monde. Voici pour toi !


La page est signée de l’empreinte d’un baiser maquillé de carmin.
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