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Réunion familiale au sommet

Par [Ankama]WAKFU - COMMUNITY MANAGER - 08 Septembre 2020 - 16:00:00

De petits monts de terre. Sèche, poussiéreuse. Elle ne voyait plus que ça. Et ça l’insupportait... Comme une tâche sur un drap immaculé. Cette terre qui faisait partie d’elle. Cette terre, c’était la vie qui lui rappelait, à chaque instant, qu’elle n’était plus la même. Qu’elle en était une, à présent... Depuis ce jour maudit.

Agonie peinait à avancer. Le poids des minéraux qui constellaient son corps constituait un lourd fardeau. Au sens propre comme figuré. Depuis tout ce temps, elle n’était toujours pas parvenue à s’y habituer... Pire : chaque jour que les Douze faisaient, elle maudissait cette apparence infâme. Créature mi-organique, mi-revenante, tel était son sort, à présent. Elle aurait préféré y perdre aussi son âme, pour, au moins, ne pas avoir conscience de ce qu’elle était.

À trop attendre après la perfection, la nécromancienne avait fini par la laisser passer. Thanatena l’avait prise de court. Depuis, elle se repassait la scène en boucle. Les portes béantes d’Externam. Ce flot de mânes charriés vers la sortie, comme du bétail. Le cœur livide, entre ses mains. Et puis l’inévitable. Le choix, qui n’en fut pas un. Et pour finir, la révélation, celle de la trahison de la chair de sa chair...

Chaque jour, Agonie avait le même rituel. Face au gigantesque miroir qu’elle avait installé dans la pièce où elle passait le plus clair de son temps, elle se tenait, immobile. Chaque centikamètre de sa peau était passé au crible. Une punition qu’elle s’infligeait, comme pour payer le prix de son erreur passée. Celui de sa crédulité.

« Infâme créature... »

Un chuchotement presque inaudible. Les lèvres de la nécromancienne bougeaient à peine. Comme si son âme prenait la parole.

Trois coups furent frappés, suivis d’un grincement de porte. Puis une voix, éraillée par l’âge.

« De la visite, madame.

- Encore... Quand va-t-il comprendre... ?

- Vous savez ce que c’est, madame. Avec les enfants, il faut souvent répéter...

- Faites-le entrer. Mais dites-lui que je n’aurai que peu de temps à lui consacrer.

- Bien madame.

Un profond soupir. Mélange d’agacement et d’appréhension. Les visites de son traitre de fils étaient de plus en plus fréquentes.

« Tu es rayonnante, mère... »

- Toujours cet humour cinglant... Je te reconnais bien là, mon fils...

- C’est cosy, ici. Je ne connaissais pas cet endroit. Tu as fait des travaux ? La dernière fois que je suis venu, ta tour ne me semblait pas si haute.

- Peut-être une tentative désespérée de dissuader les gens de venir me voir, qui sait ? Visiblement, ça n’est pas très concluant...

- Ça a l’air de te chiffonner d’être la nouvelle attraction du coin, j’me trompe ? »

Agonie serra les poings. Sa mâchoire, crispée, lui donnait une migraine de chienchien. À moins que ce ne fût le poids de l’énorme pierre qui émergeait de son crâne ?

« Qu’es-tu venu me réclamer, encore ?

- Rien de plus que ce qui m’est dû.

- Tu ne manques pas d’air...

- Je tiens ça de ma mère, à ce qu’on dit. »

Agonie, qui jusqu’alors faisait dos à son visiteur, se tourna brusquement, sortant de l’ombre par la même occasion. Raval tressaillit, décidément incapable de se faire à la nouvelle apparence de sa mère.

« Ça te fait toujours le même effet, pas vrai ? Eh bien sache qu’à moi aussi... Chaque jour. Chaque heure. Chaque seconde qui passe... »

La Trépamort s’approcha doucement. Elle donnait l’impression de glisser sur le sol. Son regard livide frappa le Protecteur de Septange. Chaque fois qu’il venait la voir, elle lui semblait un peu plus proche de ces êtres errants et dépourvus d’âmes qu’on pouvait croiser dans les lieux les plus sordides du Monde des Douze. À ceci près qu’Agonie, elle, avait les idées claires.

« Je t’aurais bien proposé quelque chose à boire ou à grignoter, mais je n’ai rien. Il faut dire que depuis que je suis... « ça », tout ça m’est bien inutile. C’est incroyable le temps que j’ai pu perdre à me nourrir et à dormir, lorsque j’étais encore une Douzienne en pleine possession de mon être...

- Au fond, tu devrais me remercier.

- Tu n’as décidément aucune limite...

- Finalement, père et toi n’êtes plus si différents, à présent. Peut-être est-ce le moment de vous réconcilier ?

- Je t’interdis de me comparer à ce sinistre Chafer ! Euph et moi n’avons aucun point commun, tu m’entends ? AUCUN !

- Du calme, du calme... Je n’ai pas envie d’entrer dans un nouveau débat familial. Faites ce que vous voulez, vous êtes adultes... »

Agonie s’avança un peu plus. Cette fois, son visage était suffisamment proche de Raval pour qu’il puisse en apprécier les moindres contours. Son corps, recouvert de matière organique, sa peau grise, son regard vitreux... Tout ça le frappa plus que d’ordinaire. Agonie avait changé. Pour la première fois, ce qu’il avait engendré lui procura un semblant de compassion. Mais très vite, le Protecteur de Septange se ressaisit. Il se rappela la raison de sa venue.

« Où est-il ?

- Dans ton...

Raval empoigna le bras de sa mère.

« OÙ EST-IL ? »

La voix du Protecteur de Septange résonna dans toute la pièce, provoquant quelques éboulis de roches.

« Voyons, voyons... Est-ce une façon de s’adresser à sa mère ?

- Tu ne pourras pas le cacher éternellement. Il est à moi ! À MOI ! TU M’ENTENDS ?! »

Agonie se mit à rire à gorge déployée. De plus en plus fort. Raval fut décontenancé.

« Ha ha ha ha ! Non mais, regarde-toi... Mon pauvre garçon. On dirait un enfant qui fait un caprice. Tu vaux mieux que ça. Cesse de te ridiculiser. Tu perds ton temps... Le cœur livide m’appartient. Tu as fait assez de dégâts comme ça, tu ne crois pas ? Regarde-moi... REGARDE-MOI ! »

La nécromancienne colla son visage à quelques centikamètres de celui de son fils et le fixa droit dans les yeux.

« ÇA, c’est de TA FAUTE ! »

Raval tenta de se défaire, mais c’était Agonie, cette fois-ci, qui lui maintenait fermement le poignet.

« Tu n’as pas su attendre. Tu m’as piégée ! Et maintenant, voilà le résultat ! Et tu voudrais, en plus, que je te cède la seule chose qui me permettrait de redevenir celle que j’étais ? Espèce de PETIT INSOLENT ! »

À ces mots, un tentacule surgit des jambes d’Agonie et vint s’enrouler autour d’une de celles de Raval. Puis il le souleva dans les airs.

« Donne-moi une seule bonne raison de ne pas me débarrasser de toi... »

- Tu as encore besoin de moi...

- Perdu. »

La nécromancienne afficha un sourire carnassier. Elle donnait l’impression d’avoir doublé de volume, habitée par la colère et la rancœur. Elle souleva Raval un peu plus haut encore, puis commença à le faire virevolter dans les airs.

« Tu m’as tout volé ! Mon corps, ma mémoire ! MON IDENTITÉ ! »

Un nouveau tentacule se déploya. Le premier lui lança Raval comme s’il s’agissait d’une vulgaire boufballe. Le protecteur, tétanisé, ne parvenait même plus à crier. Il suffoquait.

« Je t’avais donné pour mission de créer les Trépamorts... »

Cette fois-ci, les deux tentacules saisirent chacun un pied de Raval.

« Pas de faire de moi l’une d’entre eux ! »

Raval sentit une douleur vive se répandre à l’intérieur de ses cuisses, de l’aine jusqu’aux genoux. Ses muscles se tendaient. Pas seulement. Ses ligaments aussi... Les tentacules l’attiraient chacun de leur côté. Comme s’ils se l’arrachaient.

« NE FAIS PAS ÇA ! » parvint-il à hurler, dans un ultime effort.

« DONNE-MOI UNE SEULE BONNE RAISON DE NE PAS LE FAIRE ! »

« JE SUIS TON FILS ! »

Tout à coup, les tentacules lâchèrent le protecteur qui vint heurter plusieurs roches apparentes émergeant des murs, avant de tomber lourdement au sol. Le corps meurtri, Raval mit quelques longues secondes avant de se relever. Au fond de la pièce, un sanglot. Agonie, qui avait repris sa taille initiale, semblait désormais aussi vulnérable qu’une enfant, blottie sur elle-même et pleurant toutes les larmes de son corps.

« Tu n’es pas prête... Je n’insiste pas pour cette fois.

- L... Lai... Laisse-moi... 

- Mais je reviendrai, sois-en sûre.

- LAISSE-MOI !

- Juste une dernière chose. Je dois m’assurer que ton prochain accueil ne sera pas aussi... passionné.

- Qu’est-ce que... ? NON ! »

Raval fit jaillir 3 chaînes de ses mains. Une première, composée d’un agglomérat de terre et de poussières, une deuxième faite de glace et une dernière entièrement constituée d’air, mais pas moins solide pour autant. Elles s’enroulèrent autour du corps de la nécromancienne et l’immobilisèrent sans qu’elle ait le temps de réagir.

« Ce fut un plaisir de te revoir. À bientôt... m’man. »

***

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Réactions 8
Score : 1932

Passionnant ! 

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Cruel !

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Epoustouflant !
-Forum Wakfu

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Magnifique illustration, respect !

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Score : 12415

C'est la première fois depuis la sortie de wakfu que je lis du Lore, ce fut plutôt captivant.

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Score : 1736

Bluffant !

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Score : 1965

Poignant !

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Score : 465

Trop bien écris ! J'étais plongée :O

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